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27 janvier 2026 : mémoire de l’Holocauste, le silence de Dieu et la responsabilité de l’homme

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Face à l’Holocauste, la question du silence de Dieu surgit avec une force presque insoutenable. Où était Dieu à Auschwitz ? Pourquoi s’est-Il tu ?

Par un frère bénédictin

Chaque année, le 27 janvier, les nations sont invitées à suspendre le cours ordinaire du temps pour se tenir face à l’une des ténèbres les plus épaisses de l’histoire humaine. La Journée internationale dédiée à la mémoire de l’Holocauste et à la prévention des crimes contre l’humanité n’est pas seulement un devoir civique. Pour la conscience chrétienne, elle est une épreuve spirituelle, un examen de conscience radical où l’histoire devient lieu de jugement, et où la foi elle-même est interrogée dans sa vérité la plus nue.L’Holocauste ne fut pas uniquement une catastrophe politique ou idéologique. Il fut une entreprise métaphysique de négation. En visant l’extermination du peuple juif, il s’est attaqué à la mémoire vivante de l’Alliance, à ce peuple par lequel Dieu a choisi d’entrer dans l’histoire, de parler, de se révéler, de promettre. La Shoah apparaît ainsi comme une tentative de faire taire Dieu en effaçant ceux à qui Il avait confié sa Parole.

L’Écriture nous fournit les mots pour dire cette horreur. « La voix du sang de ton frère crie de la terre vers moi » (Gn 4,10). Ce cri ne s’est pas dissipé dans le vent de l’histoire. Il demeure suspendu au-dessus de notre monde, porté par les cendres des camps, par les fosses communes, par les visages anonymes réduits à des numéros. Ce cri atteint Dieu, mais il atteint aussi l’homme, car il lui est adressé.

Face à l’Holocauste, la question du silence de Dieu surgit avec une force presque insoutenable. Où était Dieu à Auschwitz ? Pourquoi s’est-Il tu ?

Cette question n’est ni scandaleuse ni impie. Elle est biblique. Elle traverse les psaumes, elle habite le livre de Job, elle culmine dans le cri du Christ lui-même : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46).Le silence de Dieu n’est pas absence. Il est mystère. Un mystère redoutable, qui refuse toute explication simpliste. Dieu ne se tait pas par indifférence, mais parce qu’Il respecte jusqu’au bout la liberté de l’homme, même lorsqu’elle se retourne contre l’homme lui-même. Le silence de Dieu révèle alors une vérité vertigineuse : le mal radical n’est pas d’abord une défaillance de Dieu, mais une perversion de la responsabilité humaine. Dieu ne s’est pas retiré du monde, mais Il a refusé de se substituer à l’homme lorsque celui-ci a choisi la haine, l’idéologie, la déshumanisation.

La foi chrétienne confesse pourtant que Dieu n’a pas été absent de la Shoah. Il était présent là où l’homme souffrait, là où il était humilié, affamé, dénudé, assassiné. La Croix du Christ interdit de penser un Dieu spectateur. Elle révèle un Dieu qui descend dans l’abîme, qui assume le silence, qui consent à l’impuissance apparente pour ne jamais trahir l’amour. Le silence de Dieu à Auschwitz n’est pas celui d’un Dieu lointain, mais celui d’un Dieu crucifié.C’est à la lumière de cette conscience tragique que l’Église, au XXᵉ siècle, a été conduite à approfondir son propre regard sur le mystère d’Israël. Le concile Vatican II, dans la déclaration Nostra Aetate, a marqué un tournant doctrinal et spirituel décisif. Le texte affirme avec une solennité mesurée mais ferme :
« Scrutant le mystère de l’Église, ce saint Concile se souvient du lien qui unit spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham. » Et il précise, dans une condamnation sans équivoque :
« L’Église déplore les haines, les persécutions et toutes les manifestations d’antisémitisme, quels que soient leur époque et leurs auteurs. »

Ces paroles ne relèvent pas d’une simple prise de position morale. Elles expriment une vérité théologique profonde : l’Alliance de Dieu avec Israël n’a jamais été révoquée. Se souvenir de l’Holocauste, pour l’Église, c’est reconnaître que l’antisémitisme n’est pas seulement une faute contre l’homme, mais un péché contre Dieu lui-même, une atteinte portée au mystère de son dessein.

La mémoire de la Shoah devient alors un acte spirituel exigeant. Elle empêche la foi de se réfugier dans des abstractions confortables. Elle oblige à regarder en face la capacité de l’homme baptisé ou non à coopérer avec le mal, par action, par lâcheté ou par silence. Elle rappelle que le silence de Dieu ne saurait jamais justifier le silence de l’homme.Car si Dieu s’est tu, l’homme, lui, a trop souvent parlé le langage de la haine, ou s’est tu par calcul, par peur ou par indifférence. La mémoire de l’Holocauste nous enseigne que le mal absolu ne commence pas toujours par des cris, mais par des silences consentis.

« Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40). Cette parole du Christ ne s’adresse pas seulement au passé. Elle juge chaque époque. Elle met en lumière toutes les formes contemporaines de déshumanisation, chaque fois qu’un être humain est réduit à ce qu’il n’est plus censé être : une image de Dieu.En ce 27 janvier, la prière de l’Église prend la forme d’un De profundis. Une prière sans triomphalisme, sans réponses faciles. Une prière qui accepte de demeurer devant le mystère du mal et du silence de Dieu, sans le fuir. Se souvenir de l’Holocauste, c’est refuser que l’oubli ait le dernier mot. C’est choisir la vigilance contre la répétition. C’est confesser que la dignité humaine n’est jamais négociable, parce qu’elle est reçue de Dieu.La mémoire de la Shoah ne nous tourne pas vers la mort, mais vers une responsabilité plus grande. Elle nous rappelle que Dieu, même silencieux, continue de confier l’homme à l’homme, et qu’au cœur même de l’horreur, Il n’a jamais cessé d’appeler à la conversion, à la fraternité et à la fidélité à la vie.

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