Depuis 2000 ans

Dominique de Villepin cite l’Évangile selon saint Jean comme un « véritable bien commun de l’humanité »

Dominique de Villepin- capture écran
Dominique de Villepin- capture écran
"Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et ne pèche plus " : Comment une société traite-t-elle celui ou celle qu’elle désigne comme coupable ?

Ancien Premier ministre, diplomate et figure marquante de la vie politique française, qu’on partage ou non ses analyses, il est toujours intéressant de voir des responsables politiques, ou plus largement des hommes de la vie civile, citer ou s’inspirer de l’Évangile. Dans tous les cas, ce genre de texte nous invite à la réflexion, car il dépasse le simple commentaire d’actualité politique. C’est dans une intervention sur son compte Twitter que Dominique de Villepin cite l’Évangile selon Jean (8,1-11) pour interpeller les consciences.

« La justice sans conscience devient violence et la vérité sans miséricorde devient écrasement« 

En revenant sur l’épisode de la femme adultère, il ne s’agit pas pour lui de faire œuvre de prédication, mais de s’appuyer sur un récit qui concentre, en quelques versets, une réflexion d’une profondeur exceptionnelle sur le jugement et l’exercice du pouvoir. Ce passage évangélique éclaire des mécanismes toujours à l’œuvre dans nos sociétés contemporaines : la mise en accusation publique, la tentation du bouc émissaire, la pression de la foule et la facilité avec laquelle la justice peut basculer dans l’humiliation.À travers cette scène, la référence biblique devient une méditation sur la vie civique et politique. Le silence de Jésus, le déplacement de la question du châtiment vers celle de la conscience, puis l’articulation exigeante entre miséricorde et responsabilité structurent une réflexion sur la manière de juger sans détruire.

C’est cette succession de leçons, à la fois humaines, morales et politiques, que développe le texte qui suit, dit par Dominique de Villepin :

« Je vais vous parler d’une scène très brève, une scène qui traverse les siècles car elle touche à ce que nous vivons tous : la honte publique, la violence du jugement, la tentation de la foule et cette question que notre époque repose chaque jour, parfois sans le savoir : qui a le droit de condamner ? Ce n’est pas une parabole au sens strict, c’est un épisode de l’Évangile selon saint Jean et que l’on soit croyant ou non, d’une croyance ou d’une autre, on peut l’entendre comme un concentré de science politique humaine au sens le plus profond : comment une société traite-t-elle celui ou celle qu’elle désigne comme coupable ?

La scène s’ouvre sur une foule. Des hommes de loi, des scribes et des pharisiens amènent une femme prise en faute. Ils la placent au milieu. C’est important, au milieu. On l’expose, on l’isole. On la transforme en exemple et ils posent à Jésus une question qui n’est pas une question : c’est un piège, parce qu’ils ne cherchent pas la justice, ils cherchent une prise. Ils veulent une réponse qui permette de frapper, de frapper la femme ou de frapper Jésus.Et c’est là que le récit devient saisissant. Jésus ne répond pas tout de suite, il se baisse, il écrit sur le sol, dans la poussière. Le texte ne dit pas ce qu’il écrit. Il y a un silence, un temps mort, un ralentissement. Alors, première leçon : il faut refuser l’immédiateté du verdict social. Dans un monde où tout s’emballe, un extrait, une vidéo, un tribunal en commentaires. La première liberté, c’est parfois de ne pas réagir comme on nous y pousse, de reprendre le temps, de rendre au réel sa complexité, de désarmer la machine.

Mais les pharisiens insistent, ils veulent la sentence. Alors Jésus se redresse et prononce cette phrase qui, depuis deux mille ans, nous met à nu : « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ». Et ici tout bascule, parce que Jésus ne nie pas le mal, il change la question, il déplace le centre de gravité.

On ne parle plus seulement de la faute de cette femme, on parle du droit de juger, on parle de la conscience, on parle de l’hypocrisie.

Deuxième leçon : la vraie justice commence par la vérité sur soi-même. La foule veut un bouc émissaire, une purification par la pierre. Jésus renvoie chacun à sa propre responsabilité. Et alors, détail magnifique, bouleversant, ils s’en vont un à un, en commençant par les plus âgés. Ce « un à un », c’est une victoire du visage sur la foule. La foule est un masque, le visage est une conscience.

Et puis vient le moment le plus humain. Ils sont partis, il ne reste plus qu’elle et lui, et Jésus lui demande : « Personne ne t’a condamnée ? » Elle répond : « Personne ». Et Jésus dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et ne pèche plus ». Et c’est là qu’il y a une troisième leçon capitale : la miséricorde. La miséricorde, ce n’est pas le laxisme. Il y a deux phrases et elles vont ensemble. La première : « Je ne te condamne pas ». Il retire la pierre, il retire la destruction, il retire l’écrasement. Puis la seconde : « Ne pèche plus ». Il rend la personne à sa liberté, à sa responsabilité, à son avenir. Ce n’est pas une indulgence vague, c’est une seconde chance exigeante : tu n’es pas ton acte, mais ton acte a un poids et tu peux changer.

Quatrième leçon, peut-être plus politique encore, la scène dit quelque chose sur le pouvoir. Remarquons un détail décisif : les pharisiens n’amènent que la femme. Elle est seule au milieu de tous, montrée du doigt, mais dans une affaire d’adultère, il y a forcément deux personnes. Où est l’homme ? Le texte ne le dit pas. Ce silence révèle une logique ancienne et toujours actuelle : la faute n’est pas jugée de la même manière selon les personnes. On choisit parfois un coupable commode, celui que l’on peut exposer sans risque, celui qui porte la honte pour les autres. La justice peut alors devenir mise en scène et la mise en scène, violence. Ce que Jésus brise, c’est précisément cette mécanique : le procès qui humilie au lieu de chercher la vérité.

Lire aussi

Cinquième leçon : le geste de Jésus casse la mécanique du lynchage. Il ne répond pas par une contre-violence, il n’humilie pas les accusateurs pour faire triompher les humiliés. Il introduit une possibilité rare : sortir du conflit par le haut, non pas en niant la justice, mais en la rendant habitable et vivable pour chacun.

Voilà pourquoi ce texte nous rejoint aujourd’hui avec tant de force. Nous vivons à l’époque des pierres rapides, des pierres de mots, des pierres d’images, des pierres de réputation. On expose quelqu’un au milieu d’un fil d’actualité, on exige une position immédiate, on veut une condamnation nette, satisfaisante, définitive. Et ce récit nous avertit : la justice sans conscience devient violence et la vérité sans miséricorde devient écrasement.Si l’on devait résumer ce que ce texte, véritable bien commun de l’humanité, nous lègue pour 2026, ce seraient ces quelques leçons : ne pas se laisser enrôler par la foule, toujours pressée de juger. Refuser l’immédiateté du verdict. Comprendre que le silence peut être un acte de résistance. Ne pas confondre la justice et l’humiliation, la justice relève quand l’humiliation écrase. Ne pas nier la faute, mais ne jamais réduire une personne à sa faute. Apprendre l’exigence sans jamais jeter la pierre. »

Il est toujours intéressant de voir comment l’Évangile peut éclairer l’expérience humaine bien au-delà de son contexte religieux. Par la force de ses récits et la simplicité de ses gestes, il met en lumière des situations que chacun reconnaît : la tentation de juger, la pression de la foule, la difficulté de tenir ensemble vérité et miséricorde. Relu aujourd’hui, ce passage rappelle que la dignité de la personne ne se réduit jamais à ses fautes et que la justice, pour être pleinement humaine, ne peut se passer de la conscience et de la compassion. C’est sans doute pour cela que, siècle après siècle, l’Évangile continue de rejoindre nos vies et d’ouvrir des chemins de réflexion intérieure.

Recevez chaque jour notre newsletter !