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« L’état de nécessité ne justifie pas tout »: un prêtre diocésain dénonce la décision de la Fraternité Saint-Pie X

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"Vous ne pouvez pas ignorer la gravité des décisions que Vous avez prises et des actes que Vous accomplissez"

Nous recevons régulièrement de nombreux messages de lecteurs, laïcs ou religieux. Nous avons reçu hier soir ce texte d’un prêtre qui ne souhaite pas que son nom soit publié. Il s’agit d’un prêtre diocésain français de la métropole, de sensibilité plutôt conservatrice, birituel, célébrant aussi bien selon la forme ordinaire que selon la forme extraordinaire du rite romain. Il a souhaité prendre la parole à la suite de l’annonce récente faite par la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X :

« Nous avons appris avec regret que la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X a annoncé de nouvelles ordinations épiscopales sans mandat pontifical, prévues pour le 1ᵉʳ juillet 2026, reproduisant le geste posé en 1988. Cinq prêtres devraient être consacrés évêques, soit un de plus qu’à l’époque, afin d’assurer la continuité de l’œuvre de la Fraternité, aujourd’hui dirigée par seulement deux évêques.Le Supérieur général, le père Davide Pagliarani, estime que la situation de l’Église justifie une telle décision au nom d’un « état de nécessité ». Cette position s’appuie sur une distinction entre pouvoir d’ordre et pouvoir de juridiction, considérant ces consécrations comme non schismatiques. L’annonce s’inscrit dans une préparation doctrinale et médiatique progressive au sein de la Fraternité.

Suite à la décision de la Fraternité Saint-Pie X d’ordonner cinq évêques sans mandat pontifical, le Saint-Siège a rappelé sa volonté de poursuivre les contacts avec la Fraternité afin « d’éviter des ruptures ou des solutions unilatérales face aux problématiques apparues ».Cette phrase n’est pas sans rappeler des arguments déjà avancés par le passé et invite à relire, à la lumière de l’actualité, les avertissements formulés par le magistère pontifical face à ce type de démarche.

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Rappelons-nous la lettre adressée le 29 juin 1976 par Paul VI à Marcel Lefebvre en fait partie. Elle ne relève ni d’un malentendu disciplinaire ni d’une querelle de personnes. Elle constitue un jugement grave, lucide et toujours actuel sur une dérive spirituelle qui, sous couvert de fidélité à la Tradition, a conduit à une rupture objective avec l’obéissance ecclésiale.

Lettre du pape Paul VI à Mgr Marcel Lefebvre
29 juin 1976

Monsieur l’Archevêque,

Nous avons appris avec une vive douleur que, malgré Nos avertissements répétés et Nos appels pressants, Vous avez cru devoir maintenir Votre attitude et poursuivre une action qui ne peut qu’entraîner de très graves conséquences pour l’unité de l’Église.

Il Nous faut Vous redire, avec une clarté et une fermeté dictées par la conscience de Notre charge apostolique, que Vous ne pouvez pas ignorer la gravité des décisions que Vous avez prises et des actes que Vous accomplissez. Vous Vous êtes mis en opposition ouverte avec le Successeur de Pierre, auquel le Christ a confié la mission de confirmer ses frères dans la foi et de garder l’unité de son Église.

Il n’est pas possible d’invoquer une conception personnelle de la Tradition pour justifier un refus d’obéissance au magistère authentique du Pape et du Concile œcuménique. Une telle attitude ne peut conduire qu’à une rupture progressive avec l’Église et à une illusion dangereuse pour ceux qui s’y laissent entraîner.

Nous Vous demandons donc instamment, Monsieur l’Archevêque, de reconsidérer Votre position, de renoncer à toute initiative contraire à la volonté du Siège apostolique et de donner ainsi un témoignage authentique de fidélité à l’Église catholique, apostolique et romaine.

C’est avec une profonde tristesse, mais aussi avec l’espérance que Vous saurez entendre cet ultime appel, que Nous Vous assurons de Notre prière et de Notre sollicitude pastorale.

Du Vatican, le 29 juin 1976
Paul PP. VI

Le pape Paul VI reconnaît certaines intentions affichées, la volonté de lutter contre les abus, le désir de sauvegarder la foi authentique, l’estime du sacerdoce ministériel et la centralité du sacrifice eucharistique. Mais il met surtout en lumière une contradiction majeure, on ne peut prétendre défendre l’autorité de l’Église tout en s’y opposant concrètement.

L’argument de « l’état de nécessité » mérite ici d’être examiné avec rigueur. Dans la tradition morale et canonique de l’Église, la nécessité ne justifie pas tout. Elle ne saurait devenir un principe permanent, encore moins un droit auto-attribué permettant de suspendre l’ordre voulu par Dieu pour son Église. Une nécessité réelle appelle la prière, la patience, parfois même l’épreuve, mais jamais la substitution à l’autorité instituée.Surtout, la nécessité telle qu’elle est définie par la Fraternité Saint-Pie X repose sur un jugement propre porté sur l’état de l’Église, comme si ce diagnostic autorisait à agir en dehors d’elle. Or les épreuves de l’Église ne sont jamais étrangères au plan de Dieu. Elles ne sont pas toujours voulues positivement, mais elles sont permises et assumées par la Providence.

Lorsque la tempête souffle avec violence, l’Évangile ne nous invite pas à quitter la barque

Le Christ est dans la barque, même lorsqu’il semble dormir. Ce n’est pas au cœur de la tempête qu’il faut se jeter à la mer, mais crier vers le Seigneur avec confiance. Quitter la barque, c’est refuser la pédagogie de Dieu et confondre fidélité et panique.Les dérives et confusions qui affectent certains courants de l’Église sont réelles et douloureuses. Mais prétendre y répondre par une désobéissance structurée revient à supposer que Dieu se serait trompé dans la manière de conduire son Église, ou qu’il faudrait suppléer la Providence par une initiative humaine parallèle. Une telle prétention relève moins de la foi que d’une arrogance spirituelle.

Cette attitude brouille aussi gravement la situation de nombreux fidèles attachés à la liturgie traditionnelle et restés pleinement unis au Saint-Père. Elle entretient la confusion et laisse croire que la rupture pourrait être une forme supérieure de fidélité.

Comme prêtre diocésain, attaché à la Tradition et vivant cette Tradition dans l’obéissance, je ne peux me taire devant une confusion qui blesse les fidèles et fragilise l’unité. La fermeté des papes n’est pas une dureté, elle est un acte de charité pastorale.Nous savons que le Saint-Siège a la patience de négocier. Nous espérons que ces négociations vous feront entendre raison, dans l’intérêt de la fraternité de l’Église et surtout des fidèles, qui ont droit à la clarté, à l’unité et à la paix ecclésiale.

Pour éclairer ce discernement, il est utile de relire le jugement solennel porté par le magistère pontifical à la suite des consécrations épiscopales de 1988. En voici le texte intégral.

Déclaration de Jean‑Paul II

Motu proprio Ecclesia Dei adflicta

2 juillet 1988

« Une Église affligée, parce que blessée dans son unité, ressent de manière particulièrement vive la souffrance causée par l’acte schismatique posé par Mgr Marcel Lefebvre.

Cet acte a consisté dans la consécration épiscopale, sans mandat pontifical, de quatre évêques. Un tel acte, malgré la correction formelle du rite et l’intention manifeste de sauvegarder la succession apostolique, constitue une désobéissance grave au Pontife romain en une matière de très grande importance pour l’unité de l’Église, telle que l’ordination des évêques, par laquelle est sacramentellement perpétuée la succession apostolique.

C’est pourquoi une telle désobéissance, qui implique en pratique le refus de la primauté romaine, constitue un acte schismatique. En accomplissant un tel acte, nonobstant la mise en garde formelle du Cardinal Préfet de la Congrégation pour les Évêques, Mgr Lefebvre et les prêtres Bernard Fellay, Bernard Tissier de Mallerais, Richard Williamson et Alfonso de Galarreta ont encouru la peine très grave d’excommunication prévue par la discipline ecclésiastique.

À tous ceux qui étaient jusqu’ici liés de diverses manières au mouvement de Mgr Lefebvre, j’adresse un appel paternel et pressant afin qu’ils accomplissent le grave devoir de rester unis au Vicaire du Christ dans l’unité de l’Église catholique et de cesser de soutenir de quelque manière que ce soit ce mouvement.

Je désire manifester ma volonté de faciliter la communion ecclésiale de ceux qui se sentent attachés à certaines formes liturgiques et disciplinaires antérieures de la tradition latine, en leur assurant le respect de leurs aspirations.

À cette fin, j’institue une Commission composée de représentants de la Curie romaine, ayant pour mission de collaborer avec les évêques, les dicastères et les milieux concernés, afin de faciliter la pleine communion ecclésiale des prêtres, des séminaristes, des communautés religieuses ou des personnes individuelles qui, jusqu’ici, ont été liés de diverses manières à la Fraternité fondée par Mgr Lefebvre et qui désirent demeurer unis au successeur de Pierre dans l’Église catholique, en conservant leurs traditions spirituelles et liturgiques.

J’exhorte les évêques et tous les fidèles à une prière intense afin que tous ceux qui se trouvent en difficulté puissent retrouver le chemin de la pleine communion ecclésiale. »

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