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[ TRIBUNE ] Faire l’amalgame entre Donald Trump et le rite ancien : il fallait oser… Le journal LA CROIX l’a fait

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La synodalité ne repose ni sur la souveraineté du nombre ni sur la production majoritaire de la vérité. Elle suppose un discernement spirituel ordonné, exercé sous l’autorité des pasteurs

Réponse d’un prêtre diocésain

On est toujours désagréablement surpris par la facilité avec laquelle le journal La Croix ouvre ses colonnes à des contributeurs dont les prises de position s’éloignent de plus en plus de la tradition de l’Église. Le dernier article en date du mercredi 5 Janvier 2026 , signé par Grégory Solari, théologien suisse, étonne et détonne à la fois, tant par son ton que par l’amalgame qu’il opère dans son argumentation.

Il n’est pas inutile de rappeler brièvement le parcours de l’auteur. Né en 1965, Grégory Solari grandit à Genève dans une famille protestante qu’il a lui-même décrite comme « joyeuse et anarchiste », avant de se convertir au catholicisme en 1987. Depuis plusieurs années, il s’est distingué par des prises de position clivantes sur les questions liturgiques. À la suite de la publication du motu proprio Traditionis custodes, il affirmait notamment que le rite tridentin était devenu « une impasse », allant jusqu’à prédire un phénomène d’« émigration » vers la Fraternité Saint-Pie-X et la disparition à terme des fraternités sacerdotales traditionalistes.

C’est dans ce contexte intellectuel et philosophique très engagé que s’inscrit l’article publié par La Croix, il offre à l’auteur invité d’établir un parallèle explicite entre le rite ancien et le pouvoir politique de Donald trump renommé le trumpisme. L’article propose une lecture de la liturgie ancienne comme matrice symbolique des formes politiques contemporaines : la posture corporelle, l’orientation du prêtre, la distribution des rôles y seraient autant d’indices révélant une anthropologie politique implicite.

Le rite tridentin serait ainsi porteur d’un imaginaire de verticalité, de passivité et de légitimation d’un pouvoir central fort

Une telle lecture repose toutefois sur un glissement conceptuel majeur : elle traite la liturgie comme un langage politique déguisé, alors que la doctrine catholique la reçoit comme un acte théologal. La liturgie n’est pas une théorie du pouvoir, ni une pédagogie civique implicite. Elle est l’action du Christ dans son Église, reçue avant d’être interprétée. Comme l’explique Benoit XVI dans L’Esprit de la liturgie (Ad Solem, 2001), la liturgie chrétienne se définit précisément par son caractère reçu :

Elle ne procède ni de l’initiative du prêtre ni de celle de l’assemblée, mais d’une forme qui les précède et les oblige. L’orientation commune vers Dieu ne signifie pas une confiscation de l’action liturgique, mais la reconnaissance que nul n’en est propriétaire.

Assimiler cette orientation à une logique autoritaire revient à confondre transcendance théologique et hiérarchie politique.

L’argumentation de La Croix repose également sur une assimilation implicite entre différenciation liturgique et hiérarchie de domination. Or cette assimilation ne résiste pas à l’examen évangélique.Le Christ lui-même n’a jamais appelé tous ses disciples à exercer la même fonction. Les Évangiles témoignent d’une pluralité d’appels. Certains sont invités à le suivre sur les routes, d’autres à demeurer dans leur condition en vivant fidèlement selon son enseignement. Parmi les disciples, il en choisit douze, non par privilège, mais en vue d’une mission spécifique. Cette structuration ne fonde pas une hiérarchie de valeur, mais un ordre de service.

Il y a donc un ordre, mais un ordre qui ne procède pas de la domination. Confondre ordre et hiérarchie au sens politique moderne revient à projeter sur l’Église des catégories étrangères à sa constitution christologique.

Cette distinction est décisive pour comprendre le ministère sacerdotal. Le prêtre n’est pas médiateur par statut, mais par mission. Il agit non en son propre nom, mais comme instrument d’une action qui le dépasse. Ses mains consacrées ne lui confèrent aucun pouvoir sur les fidèles, elles le rendent capable de servir Dieu et son peuple dans l’administration des sacrements.Dès lors, de quelle hiérarchie parle-t-on réellement. D’une hiérarchie de privilèges, ou d’un ordre de service institué par le Christ lui-même.

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L’opposition entre un peuple supposément spectateur dans le rite tridentin et un peuple devenu sujet célébrant dans la liturgie issue de Vatican II repose sur une compréhension réductrice de la participatio actuosa. Le concile n’a jamais identifié cette participation à une multiplication des interventions visibles. Elle est d’abord intérieure, consciente et spirituelle. Silence, écoute, contemplation et réception sont des modalités pleines de l’acte liturgique.

Aidan Kavanagh l’a montré avec précision dans On Liturgical Theology (Pueblo, 1984). La liturgie n’est pas un espace de production démocratique du sens, mais une action symbolique structurée dans laquelle l’assemblée entre en consentant à recevoir ce qui la dépasse. Réduire la participation à l’expression revient à substituer à l’anthropologie sacramentaire une anthropologie moderne de l’auto-manifestation.Le rapprochement établi entre le rite tridentin et des figures politiques contemporaines comme Donald Trump repose sur une analogie de surface, volontairement provocatrice et dérangeante pour les fidèles attachés à la tradition.Le rite romain ancien a traversé des monarchies, des républiques, des États libéraux et des régimes démocratiques sans jamais se confondre avec aucun d’eux. Il ne fonctionne pas comme un programme politique latent, mais comme une pratique théologale capable de s’incarner dans des contextes variés.Cette compréhension de la tradition comme réalité vivante est centrale chez Alasdair MacIntyre dans After Virtue (University of Notre Dame Press, 1981), pour qui une tradition ne peut être réduite à une fonction unique sans être gravement déformée.Enfin, l’assimilation implicite entre synodalité ecclésiale et démocratie libérale repose sur une confusion méthodologique majeure.

La synodalité ne repose ni sur la souveraineté du nombre ni sur la production majoritaire de la vérité. Elle suppose un discernement spirituel ordonné, exercé sous l’autorité des pasteurs

Henri de Lubac rappelait déjà que l’Église ne se comprend jamais adéquatement à partir des catégories politiques modernes dans Méditation sur l’Église (Cerf, 1953). Opposer une liturgie qualifiée d’autoritaire à une synodalité assimilée à la démocratie revient ainsi à projeter sur le mystère ecclésial des schémas étrangers à sa nature.Le débat liturgique mérite mieux que des analogies politiques fragiles. Le rite tridentin n’institue pas un peuple dominé, mais un peuple adorant, structuré par un ordre reçu, orienté vers le service et la communion. Le réduire à une esthétique de pouvoir revient à méconnaître l’Évangile, la tradition et la nature même de la liturgie chrétienne.

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