Au lendemain de l’audience tenue le jeudi 5 février 2026, le président de l’association Notre-Dame de Tilly-sur-Seulles – Reine du Très Saint Rosaire demeure au cœur d’une procédure examinée par le tribunal judiciaire de Caen. Il est poursuivi pour abus de confiance et blanchiment d’argent, pour des faits présumés qui se seraient déroulés entre 2018 et 2024, dans le cadre de projets religieux portés par l’association et aujourd’hui interrompus.La procédure concerne principalement un projet de maison destinée à accueillir des pèlerins à Tilly-sur-Seulles, commune située entre Caen et Bayeux. Afin de financer cette initiative, des dons avaient été sollicités auprès de fidèles attachés à l’histoire spirituelle du lieu. Un fonds de dotation avait été créé en vue de l’acquisition d’un terrain, lequel a finalement été préempté par la Safer puis revendu à un exploitant agricole, rendant impossible la réalisation du projet tel qu’il avait été présenté.
Alertée par une plainte, la justice s’est saisie du dossier en 2023 afin d’établir le devenir des sommes collectées. En février 2024, des perquisitions ont été menées sur le site. Deux lingots d’or ont alors été saisis par les enquêteurs. La défense soutient que l’association s’était engagée dès l’origine à restituer les dons en cas d’échec du projet, et que les fonds auraient été convertis en or à titre conservatoire, avant d’être placés sous scellés dans le cadre de l’enquête pénale.
Au-delà du volet judiciaire, l’affaire remet en lumière un lieu de dévotion marqué par des récits d’apparitions mariales remontant à la fin du XIXᵉ siècle. Selon les témoignages transmis par les promoteurs du site, le 18 mars 1896, la Vierge Marie serait apparue vêtue de blanc, dans la posture de l’Immaculée Conception, à des enfants se préparant à la confession par un examen de conscience. Les récits évoquent ensuite des manifestations répétées auprès d’environ soixante écolières et de religieuses. Le 26 juillet 1896, celles-ci auraient affirmé avoir vu la vision d’une basilique « magnifique ».
Lire aussi
Ces événements auraient nourri, au fil des décennies, l’espérance d’une reconnaissance ecclésiale et le projet d’ériger à Tilly-sur-Seulles un sanctuaire d’envergure. D’autres messages, rapportés comme ayant été confiés ultérieurement à une habitante, Marie Martel (1872–1913), évoquent la prière pour Jeanne d’Arc, pour le futur souverain et pour le Souverain Pontife, dans un contexte interprété par certains fidèles comme l’annonce d’une crise spirituelle profonde précédant un renouveau. Les témoignages mentionnent également des apparitions du Sacré-Cœur, de grands signes dans le ciel, ainsi que la vision de la Sainte Famille en prière.
Ces récits, bien que portés par une ferveur réelle, n’ont jamais été reconnus par l’Église catholique. Le diocèse de Bayeux-Lisieux a, à plusieurs reprises, rappelé qu’il ne soutenait pas les rassemblements organisés sur ce site et appelait à la prudence face à des interprétations spirituelles susceptibles d’entretenir des attentes politiques ou eschatologiques étrangères à l’enseignement de l’Église.
Cette ligne de prudence a été réaffirmée avec force en décembre 2025 par Monseigneur Jacques Habert, à l’occasion d’un décret concernant un autre lieu de dévotion normand, celui de Dozulé. Dans ce texte signé le 5 décembre et validé par le pape Léon XIV, l’évêque conclut de manière définitive que les apparitions présumées de la « Croix glorieuse » sont reconnues comme non surnaturelles, c’est-à-dire qu’« il n’y a pas d’authentique origine divine ».Le décret interdit en conséquence de faire la promotion de ces événements et de ces messages, de célébrer le culte ou d’organiser des œuvres de dévotion qui leur seraient liées, précisant que de telles initiatives constitueraient un acte de désobéissance. Dans le même temps, l’évêque s’adresse explicitement aux fidèles concernés, affirmant ne pas douter de leur sincérité ni ignorer leur trouble, et les invite à se tourner vers des lieux de prière pleinement reconnus par l’Église, en particulier le sanctuaire de sainte Thérèse à Lisieux, où, écrit-il, « ils trouveront l’espérance qui ne déçoit pas ».
Si Tilly-sur-Seulles ne fait pas l’objet d’un décret spécifique comparable à celui de Dozulé, cette prise de position éclaire néanmoins le cadre doctrinal et pastoral dans lequel l’Église entend désormais exercer son discernement en Normandie. Elle rappelle la distinction essentielle entre la sincérité des fidèles et la reconnaissance officielle d’une origine surnaturelle, qui relève seule de l’autorité ecclésiale après un examen approfondi.Au lendemain de l’audience judiciaire, cette affaire met ainsi en lumière une double exigence. Celle de la justice civile, appelée à établir d’éventuelles responsabilités pénales et financières, et celle de l’Église, soucieuse de protéger les fidèles, de prévenir toute confusion et de préserver la clarté du témoignage catholique. Dans l’attente de la décision du tribunal, le dossier de Tilly-sur-Seulles rappelle que la ferveur religieuse, aussi sincère soit-elle, ne peut se soustraire ni aux règles de transparence civile ni au discernement et à l’obéissance dus à l’Église.


