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[ Vidéo ] Mauvais goût et humiliation : quand l’humour profane la mémoire d’une église

Merwane Benlazar ( photo France Inter)
Merwane Benlazar ( photo France Inter)
À Rouen, une émission de service public a transformé une église en scène de dérision de très mauvais gout , où l’insulte devient divertissement, l’ignorance alibi, et la profanation posture revendiquée

Ce qui s’est produit à Rouen, au sein de la Chapelle Corneille, dépasse largement le cadre d’une simple émission de radio ou d’un divertissement prétendument culturel. Il y a une semaine, France Inter, avec son émission Zoom Zoom, est venue s’installer dans ce lieu. Et ce qui aurait pu passer pour une maladresse s’est transformé en tribune idéologique, mais surtout en diatribe humiliante à l’égard des chrétiens.Avant même que le stand-up ne commence, le terrain est balisé. Une chronique s’ouvre sur un fond de musique religieuse, tandis que l’animateur brocarde le « Père, le Fils et le Saint-Esprit ». Le procédé est connu : le sacré est convoqué non pour être compris, encore moins respecté, mais pour être tourné en dérision.

Dans cette mécanique bien huilée, « l’autre camp », celui qui n’adhère pas à une certaine idéologie dominante, est implicitement désigné comme suspect, archaïque, voire « facho ». La caricature remplace le débat, l’anathème tient lieu d’argument.Dans ce schéma, l’église n’est pas un décor neutre. Elle devient un outil symbolique, un espace choisi précisément pour signifier que ce qui fut sacré peut désormais être moqué sans retenue. L’attaque n’est donc pas seulement religieuse, elle est culturelle et idéologique. Elle vise le christianisme, mais aussi tous ceux qui refusent l’injonction permanente à rire de ce qui les fonde.

C’est dans ce contexte que le « stand-up » de Merwane Benlazar prend tout son sens. Il ne s’agit pas d’une improvisation innocente, mais d’une mise en scène calculée. L’humoriste se projette explicitement à la place du prêtre, non pas dans une salle quelconque, mais « dans une cathédrale », revendiquant un fantasme ancien :
« Moi, à la place du prêtre dans une cathédrale, moi j’ai rêvé de ça toute ma vie les gars, faire le prêche dans une église. »Puis vient l’argument censé tout absoudre : « Après on m’a dit qu’elle était désacralisée. Je ne sais même pas ce que c’est, désacralisée. Désacralisée pour qui ? Je n’ai pas demandé ce que ça voulait dire, désacralisée. »

Cette ignorance n’est pas sincère, elle est feinte. En vérité, il sait très bien ce qu’est le sacré, puisqu’il le désigne, le convoque, le détourne et le ridiculise avec précision. On ne parle pas de prêche, de prêtre, de cathédrale, on ne raille pas la Trinité, sans savoir exactement ce que l’on vise. Le vocabulaire est religieux, les références sont explicites, les symboles sont identifiés. Il n’y a pas méprise, il y a stratégie.

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La désacralisation devient alors un mot magique, brandi après coup pour se donner une immunité morale. Or il faut rappeler ce qu’elle signifie réellement. La désacralisation est un acte canonique par lequel l’Église retire à un édifice son usage liturgique. Elle signifie que l’on n’y célèbre plus le culte. Elle n’efface ni l’histoire du lieu, ni sa vocation première, ni la mémoire des prières, des sacrements et des générations de fidèles qui s’y sont succédé. Une église désacralisée n’est pas une page blanche, ni un espace moralement neutre livré à toutes les transgressions.Car la Chapelle Corneille demeure, par sa structure même, une église. Elle conserve l’intégralité de la grammaire architecturale et symbolique d’une église jésuite du XVIIᵉ siècle. Son plan centré, conçu pour la prédication, s’organise autour d’une nef unique de 52 mètres, d’un transept nettement marqué, d’un chœur monumental orienté vers un maître-autel toujours en place. La croisée du transept, cœur liturgique de l’édifice, reste lisible et dominante.

À cela s’ajoutent huit retables, des autels latéraux, une chaire, des tableaux religieux, des croix, des vitraux, des inscriptions explicitement spirituelles telles que « Ma maison sera appelée maison de prière » ou « Le temple de Dieu est où vous êtes ». On y trouve encore le Christ aux outrages, le Christ de Girardon, le Cœur du Christ, le Cœur de Marie transpercé de sept glaives, la couronne d’épines, le voile de sainte Véronique. Autant de signes chrétiens intégrés à la pierre, au décor, à l’espace lui-même.

Le cœur de la Chappelle

L’architecture, alliance assumée entre classicisme en pleine maturité et gothique finissant, a été pensée pour élever, ordonner le regard, mettre en scène le sacré. Même restaurée pour un usage acoustique contemporain, même équipée de dispositifs techniques modernes, cette église n’a jamais été vidée de ces marqueurs. Ils sont visibles, lisibles, protégés au titre des monuments historiques. Ils continuent de parler.

C’est précisément dans cet espace saturé de mémoire religieuse que l’on a choisi de se moquer du prêtre, de détourner la Trinité, de revendiquer une ignorance fabriquée du sacré. Et c’est là que la profanation s’impose comme une évidence.Car la profanation ne suppose pas nécessairement un autel renversé ou un rite interrompu. Elle existe dès lors qu’un lieu sacré ou anciennement sacré est utilisé contre ce qu’il signifie, avec une volonté manifeste de mépris. Ici, l’église n’est pas un décor passif, elle est instrumentalisée. Sa mémoire devient un accessoire de dérision idéologique.

La Chapelle Corneille n’a pas cessé d’être une église parce qu’on la nomme aujourd’hui auditorium. Elle a été sauvée de la destruction, classée, restaurée précisément parce qu’elle était reconnue comme un lieu majeur de mémoire religieuse, historique et culturelle.Le rire, ici, n’excuse rien.Il désigne, il humilie, et il profane.

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