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[ Réflexion ] Une foi qui n’est pas une appartenance, mais une exigence

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Vérité chrétienne, héritage français et refus de l’identitarisme : Refuser de faire de la foi une appartenance identitaire ne signifie pas nier l’histoire

Nous recevons régulièrement de nombreux textes, émanant de prêtres, de laïcs engagés, mais aussi de religieux et de monastiques, qui nous font part de leurs réflexions sur la foi, l’Église et la situation spirituelle de notre pays. Tous ne sont pas publiés dans leur intégralité. Certains appellent un travail éditorial, d’autres relèvent davantage d’un échange privé ou d’une recherche encore inaboutie.Nous avons fait le choix de publier l’intégralité du texte qui suit, sans en modifier le fond ( en le mettant en forme ) , car il nous a semblé à la fois pertinent, clair, exigeant intellectuellement et profondément cohérent. Il aborde sans détour des questions sensibles, foi et vérité, héritage chrétien de la France, rapport à l’islam, pressions idéologiques contemporaines, mais toujours dans un souci de justesse, de distinction des plans et de fidélité à la tradition chrétienne.

L’auteur est un religieux de vie monastique basé en France. Par souci de tranquillité, et afin de ne pas être exposé à la horde de commentaires parfois plus ou moins désobligeants, ni à la sanction de l’immédiateté propre aux réseaux sociaux, il a souhaité conserver l’anonymat. Ce choix, que nous respectons pleinement, n’enlève rien à la force ni à la responsabilité du propos. Il rappelle simplement que la parole réfléchie, surtout lorsqu’elle est exigeante, a besoin de silence et de temps pour être reçue.

Nous publions donc ce texte tel quel, convaincus qu’il peut nourrir la réflexion, susciter un débat sérieux et aider chacun à penser plus lucidement les enjeux spirituels et culturels de notre temps, loin de l’agitation et de l’outrance :

« La tentation de réduire la foi chrétienne à une appartenance n’est pas nouvelle. Elle ressurgit avec force dans un contexte marqué par l’effacement des repères, le pluralisme religieux et la montée des logiques communautaires. Être chrétien devient alors, pour certains, une posture défensive, un réflexe identitaire face à ce qui inquiète. Mais cette réduction est une impasse théologique. La foi chrétienne n’est pas un marqueur tribal. Elle est une exigence, et plus encore, une vérité qui appelle une réponse libre.L’Évangile ne parle jamais d’appartenance au sens sociologique. Le Christ n’appelle pas à rejoindre un groupe protecteur, mais à se convertir. Lorsqu’il dit : « Suis-moi » (Évangile selon saint Matthieu 9,9), il n’invite pas à une identité collective, mais à un déplacement intérieur radical. Et il précise la nature de cet appel :
« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Évangile selon saint Matthieu 16,24). La foi commence là où l’homme accepte d’être jugé par une vérité qui le dépasse.

Le véritable enracinement catholique ne repose ni sur la nostalgie ni sur l’opposition. Il repose sur la réception d’une Révélation qui n’est pas produite par le sujet croyant, mais transmise par l’Écriture, la Tradition et le Magistère. Croire, c’est recevoir.Saint Thomas d’Aquin définit la foi de manière décisive comme « un acte de l’intelligence qui adhère à la vérité divine sous l’empire de la volonté mue par la grâce » (Somme théologique, IIa-IIae, q.2, a.9). Cette définition exclut toute réduction de la foi à une émotion, à un héritage culturel ou à une identité de substitution. La foi oblige précisément parce qu’elle n’est pas auto-produite.

Cet enracinement est aussi sacramentel. La foi chrétienne n’est pas une idée abstraite, elle est incarnée dans une Église visible, une liturgie, une vie sacramentelle qui structure le temps et l’existence. La confession régulière empêche toute autosatisfaction spirituelle durable. Celui qui reconnaît son péché ne peut durablement se penser comme moralement supérieur ou spirituellement autosuffisant.Enfin, cet enracinement est moral. La foi chrétienne affirme l’existence d’une loi morale objective. Le Christ lui-même lie explicitement la foi et la pratique :
« Ce n’est pas en me disant “Seigneur, Seigneur” qu’on entrera dans le Royaume des cieux, mais en faisant la volonté de mon Père » (Évangile selon saint Matthieu 7,21).La foi chrétienne exige une cohérence de vie, non une affirmation extérieure.

Refuser de faire de la foi une appartenance identitaire ne signifie pas nier l’histoire

La France possède une identité historique profondément façonnée par le christianisme. Cette affirmation n’est ni confessionnelle ni polémique, elle est factuelle.Pendant plus de quinze siècles, le christianisme a structuré le temps, l’espace, les institutions, le droit, la culture et l’imaginaire collectif. Calendrier, fêtes, architecture, paroisses, cathédrales, toponymie, conception de la personne humaine, distinction du spirituel et du politique, place de la conscience, tout cela porte l’empreinte chrétienne.Alors Peut-on mettre toutes les religions au même niveau en France ? Du point de vue de la dignité des personnes et des droits civils, oui, sans réserve. Du point de vue historique, culturel et civilisateur, non, sans incohérence.

L’égalité concerne les individus, non l’équivalence des héritages. Toutes les religions n’ont pas contribué de manière égale à la formation de la France. Affirmer le contraire relève moins de la justice que de l’amnésie. Reconnaître l’héritage chrétien n’est pas exclure, c’est dire vrai.Cette distinction permet d’éviter deux dérives opposées. La première consiste à instrumentaliser le christianisme comme identité de combat. La seconde consiste à dissoudre toute mémoire collective au nom d’un pluralisme abstrait. Le christianisme refuse ces deux logiques, car il sait que l’enracinement n’est pas l’exclusion, et que l’ouverture n’est pas l’oubli.La présence de l’islam agit comme un révélateur. Face à une religion qui se vit souvent comme un système global, normatif et visible, certains chrétiens sont tentés de répondre par symétrie, en durcissant leur identité religieuse. D’autres choisissent l’effacement. Ces deux attitudes sont des impasses.

Le christianisme ne se définit pas par opposition, mais par incarnation

Il affirme une vérité absolue révélée en Jésus-Christ, « le chemin, la vérité et la vie » (Évangile selon saint Jean 14,6), mais il refuse toute contrainte dans l’acte de foi.Refuser toute imposition religieuse dans l’espace public, défendre un droit civil commun et la liberté de conscience relève de la responsabilité politique, non de l’identitarisme chrétien.

Si la foi chrétienne est la vérité, alors le silence par peur ou par confort devient une faute. Aimer quelqu’un, ce n’est pas aimer son erreur.Saint Augustin d’Hippone l’exprime sans ambiguïté :« Il faut aimer les hommes et haïr leurs erreurs » (Lettre 211).Et ailleurs : « Personne n’est vraiment aimé si on aime en lui ce qui le perd » (Sermon 46).Mais cette vérité ne s’impose jamais. La foi est un acte libre. Le Christ lui-même accepte le refus : « Si quelqu’un ne vous accueille pas et n’écoute pas vos paroles, sortez de cette maison » (Évangile selon saint Matthieu 10,14).Le chrétien annonce, témoigne, propose. La conversion n’est jamais une conquête, elle est l’œuvre de la grâce.

La lucidité impose de reconnaître que la foi chrétienne est aujourd’hui contestée sur plusieurs fronts simultanés. L’erreur serait de croire que la pression ne vient que de l’islamisme. Le christianisme est pris en étau entre des logiques différentes mais convergentes, certaines religieuses, d’autres idéologiques, toutes tendant à marginaliser, relativiser ou dissoudre la foi chrétienne.L’islamisme constitue une menace spécifique, car il vise explicitement l’imposition d’un ordre religieux, juridique et social incompatible avec la tradition chrétienne et avec l’ordre civil français. Il ne s’agit pas ici d’une foi vécue intérieurement, mais d’un projet politico-religieux qui conteste la liberté de conscience, la distinction du spirituel et du temporel, et l’égalité fondamentale entre les personnes. Face à cela, la réponse chrétienne ne peut être ni naïve ni passive. Refuser toute imposition religieuse, défendre fermement le droit civil commun, protéger les libertés fondamentales relève d’un devoir civique légitime.

Mais l’erreur serait de limiter la vigilance à cette seule menace. Le christianisme est également combattu par des idéologies issues de l’Occident lui-même. Certaines formes de wokisme, de genrisme, de sécularisme militant ou de rationalisme idéologique ne cherchent pas à imposer une religion, mais à déconstruire toute vérité anthropologique héritée du christianisme. Elles nient la nature humaine, relativisent la différence sexuelle, dissolvent la notion de vérité morale et réduisent la foi à une opinion privée tolérée à condition qu’elle ne structure plus ni la vie personnelle ni l’espace public.À cela s’ajoutent des courants plus anciens, notamment issus de traditions maçonniques ou rationalistes, qui considèrent le christianisme comme un obstacle à l’autonomie absolue de l’homme. Leur opposition est souvent diffuse, institutionnelle, mais constante, visant à reléguer la foi dans la sphère du folklore ou du sentiment, sans portée normative.

Ces courants diffèrent profondément entre eux, mais convergent sur un point essentiel : le refus de reconnaître que la vérité puisse être reçue, donnée, incarnée, et non produite par la seule volonté humaine. À ce titre, ils entrent tous en contradiction avec la foi chrétienne.Résister chrétiennement ne signifie ni dominer ni contraindre. Le Christ affirme clairement : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Évangile selon saint Jean 18,36). Mais cette parole n’autorise ni la fuite ni la capitulation. Elle oblige à un combat d’un autre ordre, intellectuel, moral, spirituel et civique.

Résister, c’est refuser le mensonge, même lorsqu’il se présente sous les habits du progrès ou de la tolérance

C’est défendre une anthropologie vraie, fondée sur la création, l’incarnation et la dignité de la personne. C’est affirmer que l’homme ne se fabrique pas lui-même, qu’il reçoit son existence, son corps et sa vocation.Résister, c’est aussi assumer une présence publique claire, sans agressivité mais sans honte. La foi chrétienne n’a pas à s’excuser d’exister, ni à se taire pour être acceptée. Elle a le droit de participer au débat public et de proposer une vision du bien commun.

Résister, enfin, c’est vivre ce que l’on confesse. Une vie chrétienne cohérente, fidèle, chaste, charitable, enracinée dans la prière et les sacrements, constitue en elle-même une contestation silencieuse mais radicale de toutes les idéologies qui nient la vérité de l’homme.

Vivre la foi chrétienne aujourd’hui sans être identitaire, c’est accepter une position inconfortable. Ne pas diluer la vérité pour être accepté. Ne pas la brandir pour se rassurer. Reconnaître pleinement l’héritage chrétien de la France sans en faire une arme. Défendre la liberté religieuse sans relativiser la vérité.L’identitarisme cherche une sécurité.La foi évangélique accepte une vulnérabilité.C’est cette foi exigeante, intellectuellement assumée, spirituellement enracinée, historiquement lucide et humble dans son témoignage, qui demeure crédible. Non parce qu’elle domine, mais parce qu’elle demeure fidèle. Non parce qu’elle s’impose, mais parce qu’elle éclaire.Être chrétien n’est pas appartenir.C’est répondre.

La question qui se pose désormais à la France n’est pas d’abord celle de son identité proclamée, mais celle de sa capacité à transmettre ce qu’elle est. Une nation ne se maintient ni par le déni de son histoire ni par sa sacralisation idéologique, mais par la fidélité lucide à ce qui l’a fondée. Or la France est incompréhensible sans le christianisme. Le nier, c’est se condamner à l’errance culturelle. L’instrumentaliser, c’est le trahir.L’avenir français ne se jouera donc ni dans l’effacement de l’héritage chrétien au nom d’un pluralisme abstrait, ni dans sa transformation en bannière identitaire. Il se jouera dans la capacité des chrétiens à habiter pleinement cet héritage, sans arrogance et sans honte, à en assumer la vérité spirituelle, morale et anthropologique, et à la proposer comme une ressource vivante pour le bien commun.

La France n’a pas besoin de chrétiens crispés, obsédés par la défense de symboles vidés de leur substance. Elle n’a pas davantage besoin de chrétiens silencieux, intimidés par la modernité ou paralysés par la peur d’exister publiquement. Elle a besoin de chrétiens formés, enracinés, libres, capables de dire ce qu’ils croient et pourquoi ils le croient, capables de dialoguer sans se soumettre, de résister sans haïr, de transmettre sans dominer.Face aux pressions religieuses qui cherchent à imposer, face aux idéologies qui cherchent à dissoudre, la réponse chrétienne ne sera jamais la violence ni la conquête. Elle sera la fidélité patiente, intellectuellement armée, spirituellement profonde, moralement cohérente. Une fidélité qui accepte d’être minoritaire sans devenir marginale, qui accepte le conflit des idées sans perdre la charité, qui accepte l’épreuve sans renoncer à la vérité.

Le Christ avertit ses disciples :« Vous serez haïs de tous à cause de mon nom, mais celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé » (Évangile selon saint Matthieu 10,22).Cette parole ne promet pas la domination, mais elle promet la fécondité.

L’avenir de la France dépendra en grande partie de cette question simple et redoutable : y aura-t-il encore des chrétiens capables de répondre, plutôt que de se réfugier dans l’appartenance ou le silence ? Des chrétiens qui ne confondent pas héritage et nostalgie, identité et idéologie, vérité et contrainte. Des chrétiens assez libres pour aimer leur pays sans l’idolâtrer, assez fidèles pour confesser le Christ sans l’instrumentaliser.Être chrétien en France, aujourd’hui et demain, ne sera jamais un confort.Mais ce n’est pas un échec.C’est une responsabilité.

Et c’est peut-être là, précisément, que se joue encore l’espérance.

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