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Une nouvelle bataille d’experts autour du linceul du Christ

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Une nouvelle controverse scientifique a éclaté autour du Saint Suaire avec la publication d’une étude de Cicero Moraes relançant l’hypothèse d’une fabrication humaine de l’image

Le Saint Suaire de Turin est un drap de lin de plus de quatre mètres de long portant l’image frontale et dorsale d’un homme supplicié. Depuis des siècles, la tradition chrétienne y reconnaît le linceul funéraire du Christ.L’image présente des caractéristiques singulières. Elle fonctionne comme un négatif photographique, réalité mise en évidence en 1898 par les clichés de Secondo Pia. Les marques visibles correspondent à des blessures compatibles avec une flagellation, un couronnement d’épines et une crucifixion. Les analyses scientifiques ont montré que l’image n’est pas constituée d’une couche de peinture identifiable à l’œil nu.

En 1978, le Shroud of Turin Research Project, connu sous le nom de STURP, a conduit une série d’analyses physiques et chimiques approfondies. Ses membres ont conclu que l’image ne semblait pas résulter d’une pigmentation classique et qu’aucune technique artistique connue ne permettait d’expliquer l’ensemble de ses propriétés.En 1988, une datation au carbone 14 réalisée par trois laboratoires et publiée dans la revue Nature a situé le tissu entre 1260 et 1390 après Jésus-Christ, ce qui orientait vers une origine médiévale.

Toutefois, en 2019, une étude parue dans Archaeometry a contesté la solidité statistique de ces résultats. Les auteurs ont souligné l’hétérogénéité des mesures sur l’échantillon analysé, long de quelques centimètres seulement, et ont observé une variation d’environ 150 ans d’un point à l’autre de la zone testée. Selon eux, une nouvelle datation fondée sur un protocole interdisciplinaire plus robuste serait nécessaire pour obtenir un intervalle réellement fiable et représentatif de l’ensemble du tissu.Le 10 février 2026, la revue Archaeometry a publié une étude signée Cicero Moraes proposant une nouvelle hypothèse sur la formation de l’image.

Le chercheur avance qu’un bas-relief pourrait expliquer certaines caractéristiques morphologiques du Suaire. À partir d’une approche numérique en trois dimensions, il affirme que la projection d’un corps sculpté sur un tissu produirait des déformations comparables à celles observées sur le linceul.

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Moraes présente son travail comme strictement méthodologique, centré sur l’analyse de la déformation de l’image lors du passage d’un volume tridimensionnel à une surface plane. Il explique avoir utilisé principalement la région frontale et avoir situé son analyse dans un contexte historique lié aux effigies funéraires.Cette publication a suscité une réponse critique de plusieurs spécialistes du Suaire. Ceux-ci estiment que l’étude ne prend pas en compte l’ensemble des données accumulées depuis des décennies, notamment les recherches sur les microtraces, les analyses chimiques des fibres, les études sur les traces de sang et les travaux antérieurs concernant l’absence de pigments.Un point précis a particulièrement retenu l’attention. Dans sa réponse aux critiques, Moraes cite partiellement un passage d’Heller et Adler, membres du STURP, concernant la possible disparition de certaines substances organiques au fil du temps. Replacé dans son contexte, ce passage évoque la recherche de graisses ou d’huiles éventuellement liées à des traitements funéraires, et non l’hypothèse d’une peinture artistique appliquée sur le tissu.

De même, un extrait de l’étude de 2019 sur le carbone 14 a été cité pour rappeler que les auteurs n’excluaient pas l’hypothèse médiévale concernant l’échantillon analysé. Ils précisaient toutefois qu’il s’agissait uniquement de cet échantillon précis et qu’une nouvelle analyse restait indispensable pour conclure à propos de l’ensemble du linge.La controverse relancée le 11 février montre que le Saint Suaire demeure un objet d’étude exceptionnellement complexe. Il mobilise des disciplines variées, de la chimie à l’archéologie textile en passant par la physique et la médecine légale.À ce jour, aucune reproduction expérimentale n’a permis de recréer simultanément toutes les caractéristiques physiques et chimiques observées sur l’image. Le mécanisme exact de formation de l’empreinte reste inexpliqué de manière consensuelle.

La datation médiévale de 1988 continue d’être officiellement référencée, mais elle fait l’objet de discussions méthodologiques. L’hypothèse du bas-relief proposée par Cicero Moraes s’inscrit dans cette longue série de tentatives d’explication.Plus qu’une opposition entre croyants et sceptiques, cette nouvelle bataille d’experts autour du linceul du Christ révèle des divergences profondes sur la méthode scientifique à adopter face à un objet aussi singulier. Tant qu’un protocole commun et renouvelé ne permettra pas d’examiner l’ensemble des données de manière partagée, le débat restera ouvert.

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