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Dans le Vaucluse, un collectif demande d’arracher une croix pour « restaurer la neutralité de l’espace public »

Croix de Robion - capture écran
Croix de Robion - capture écran
Un lieu de mémoire paisible constituerait une menace pour ceux qui ne la partagent pas ?

À Robion, dans le petit Lubéron, la décision du tribunal administratif de Nîmes ordonnant le déplacement de la Croix de Corilou relance un débat sensible sur la place des symboles chrétiens dans l’espace commun. Sur les hauteurs à l’entrée du Luberon, une croix de bois domine la commune. Elle ne proclame aucun mot d’ordre, elle ne s’impose à personne. Elle est simplement visible, dressée dans le paysage provençal comme un signe paisible.

À la demande de l’association La Libre Pensée, le tribunal administratif de Nîmes a estimé que cette croix, connue sous le nom de Croix de Corilou, devait être retirée du domaine public, considérant qu’elle aurait été érigée après la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. L’argument avancé est limpide : il s’agirait de « restaurer la neutralité de l’espace public ».Mais cette neutralité, interprétée comme une obligation d’effacement des signes religieux visibles, conduit désormais à considérer qu’une simple croix constituerait en soi une anomalie juridique.France Bleu précise que l’affaire remonte à 2022, lorsque le collectif a demandé à la municipalité de retirer la croix. Le maire, Patrick Sintes, avait refusé, estimant que ce symbole ne portait atteinte à aucun droit. La procédure judiciaire engagée a finalement abouti à la décision rendue par le tribunal administratif. L’édile a annoncé son intention de faire appel.

Pour les requérants, il s’agit d’une application stricte du principe de laïcité. Pour une partie des habitants, la décision apparaît comme une ingérence disproportionnée dans la vie du village. « En quoi cette croix gêne-t-elle ? » interroge le maire.

Dans le cas de Robion, la croix est récente. Elle n’est pas un vestige du patrimoine religieux français. Mais sa nouveauté ne la rend pas illégitime pour autant. Selon le maire, elle aurait été restaurée après l’assassinat d’une jeune femme du village en 2017, devenant ainsi un lieu de mémoire et de recueillement.Cette croix n’a pas été dressée pour provoquer, ni pour imposer une croyance. Elle ne s’accompagne d’aucune injonction. Elle ne cherche à convertir personne de force. Elle constitue un témoignage de foi et, pour certains habitants, un signe d’espérance face au drame.La liberté religieuse ne consiste pas seulement à croire en privé. Elle comprend aussi le témoignage paisible de sa foi dans l’espace commun, sans pression ni contrainte.

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Rappelons que la loi de 1905 qui organise la séparation des Églises et de l’État et garantit la liberté de conscience n’a pas été conçue pour effacer toute trace visible du christianisme dans le paysage français. Assimiler toute croix installée sur un terrain public à une atteinte à la neutralité revient à redéfinir la laïcité comme un principe d’invisibilité religieuse.Or la France demeure marquée par un héritage chrétien profond. Même lorsqu’un symbole est récent, il s’inscrit dans une histoire longue qui a façonné les paysages, les mentalités et la culture du pays.

Sous le vocabulaire consensuel de la « neutralité de l’espace public », certains voient se développer une laïcisation qui ne se contente plus d’assurer la coexistence des convictions, mais qui exige l’effacement des signes chrétiens. Cette approche ne contraint certes pas les consciences, mais elle redessine symboliquement le paysage commun avec souvent l’idée clairement assumée d’instaurer une certaine vision idéologique de notre société. Seulement à force d’invoquer la nécessité de « restaurer la neutralité de l’espace public », on finit par transformer une garantie de liberté en instrument d’effacement.

Car que signifie, concrètement, cette formule ? Qu’une croix silencieuse sur une colline troublerait l’ordre républicain ? Qu’un témoignage de foi paisible constituerait une menace pour ceux qui ne la partagent pas ?

La neutralité de l’État ne suppose pas l’amnésie d’un peuple. Elle n’exige pas que les paysages soient purgés de toute référence religieuse chrétienne. Elle commande seulement que nul ne soit contraint, discriminé ou favorisé en raison de sa religion. À Robion, personne n’a été contraint. Personne n’a été empêché de croire ou de ne pas croire.Derrière la rhétorique apaisante de la neutralité se profile parfois une autre ambition : celle d’un espace public aseptisé, où la foi devrait se vivre à huis clos, loin des regards. Cette logique ne protège pas la liberté, elle l’appauvrit. Elle ne garantit pas la paix civile, elle installe une suspicion permanente envers toute manifestation chrétienne.

Vouloir la faire disparaître au nom d’une neutralité abstraite, c’est confondre la laïcité avec l’effacement des racines.La France n’est pas née d’un vide spirituel. Elle porte dans son histoire et dans ses paysages la marque du christianisme. L’assumer ne menace personne. L’effacer, en revanche, dit beaucoup sur l’époque et sur la difficulté croissante à accepter que la foi puisse encore avoir droit de cité.

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