À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, certains commentaires invitent les chrétiens à se laisser « bousculer par l’Évangile » dans leurs choix politiques, en mettant l’accent sur l’ouverture et la pluralité des options. Dans un entretien qu’il nous a accordé, le père Édouard Divry*, théologien dominicain, propose de replacer cette question dans sa véritable perspective spirituelle et doctrinale.
« Voter chrétien c’est accepter de se laisser inspirer par l’Esprit Saint qui parle par l’Évangile. »
Cette affirmation rappelle que la foi chrétienne n’est pas seulement une expérience intérieure. Elle éclaire l’action humaine et oriente les choix concrets de la vie sociale. Certains discours contemporains mettent pourtant fortement l’accent sur l’idée d’un chrétien qui devrait avant tout rester « ouvert », prêt à remettre en cause ses convictions politiques au nom d’un discernement permanent. Mais ouvert à quoi, au juste ? Ouvert vers quelle direction, et selon quel critère ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’un « christianisme ouvert » ?
Si l’expression signifie que la foi chrétienne devrait constamment se redéfinir pour s’adapter aux catégories idéologiques dominantes du moment, alors l’ouverture devient rapidement une disponibilité indistincte à toutes les influences du temps. Car si le chrétien doit évidemment discerner les réalités du monde, ce discernement ne consiste pas à laisser l’Évangile se dissoudre dans les idéologies contemporaines. L’Évangile éclaire le monde, il ne s’y soumet pas. Dans son analyse, le père Édouard Divry rappelle d’abord la finalité fondamentale de la vie politique selon la tradition chrétienne :
« Ce que recherche le chrétien c’est d’abord la paix, non l’absence de guerre, mais “la tranquillité de l’ordre” (AUGUSTIN, De Civitate Dei, 19, 13, 1), donc un ordre juste, pour lui permettre de vaquer au Bien commun de la patrie et au bien propre de sa personne et de sa famille. » Cette conception de la paix suppose une hiérarchie morale claire dans la vie humaine. « La charité chrétienne est ordonnée : Dieu, soi, le prochain (THOMAS D’AQUIN, ST, IIaIIae, q. 26). » : La foi chrétienne éclaire également l’action concrète du croyant dans la cité : « En outre, la foi reçue par le baptême illumine les choix concrets de notre agir rectifié (recta ratio agibilium) : “le but de notre foi est le salut des âmes” (cf. 1 P 1, 9). »
Dans cette perspective, certaines orientations politiques peuvent apparaître clairement incompatibles avec la loi morale et le théologien précise : « un gouvernement qui propose la culture de la mort n’est pas évangélique, il est destructeur de tout ce qui permet une disposition à la vie vertueuse, car la loi naturelle se conjugue avec celle évangélique : “la loi naturelle et évangélique” (Constitution pastorale Gaudium et spes, n. 74, § 5). » Le dominicain évoque à cet égard la loi dite « Aide à mourir », votée le 25 février 2026 : « La récente loi Aide à mourir (votée le 25 février 2026) a manifesté publiquement la disqualification globale de ce gouvernement et des députés ayant voté ou s’étant abstenus (299 + 37). » Cette loi introduit selon lui une confusion profonde entre le soin et la suppression de la vie humaine.
Lire l’article
« En confondant volontairement soin et homicide, et en promouvant une médecine qui tue c’est promouvoir “la mort de la médecine” (professeur Jérôme Lejeune †1994). » Pour le théologien dominicain, les responsables politiques qui ont soutenu cette loi ont profondément entamé leur crédibilité morale : « Le gouvernement et les partis qui soutiennent cette loi se sont définitivement discrédités en créant, plus qu’un boulevard, une autoroute de la mort pratiquement sans limite (tous les amendements raisonnables ont été écartés). » Dans ces conditions, le discernement politique du chrétien ne peut rester indifférent : « Un chrétien ne peut voter avec ceux qui ont sali la France en établissant cette loi. » La responsabilité du vote apparaît ainsi comme un enjeu moral : « Chaque âme qui s’élève, élève le monde », a dit la Servante de Dieu, Élisabeth Leseur (†1914), et réciproquement qui s’abaisse abaisse le monde. »
Le vote des prochaines élections municipales prend alors une dimension particulière, le père dire affirme : « Le vote que mérite prochainement la France est un vote qui doit être en premier une censure, claire et forte, massive et franche, et qui doit faire réfléchir les élus de la nation qui se sont coupés d’elle alors que plus de 70 % des Français étaient contre cette loi homicide : “Tu ne commettras pas de meurtre” (Exode 20, 13 ; Deutéronome 5, 17), l’Écriture étant ineffaçable ! »
Ainsi se dessine un principe simple : le discernement chrétien ne peut se laisser guider par les slogans ou par les catégories idéologiques du moment. Les mots séduisants de vraie -fausse fraternité peuvent facilement devenir des instruments politiques servant à imposer une vision de l’homme étrangère à la loi naturelle et à l’anthropologie chrétienne. À l’inverse, certains candidats qui ne revendiquent pas un discours égalitariste ou un langage idéologique peuvent, dans leurs positions concrètes, se trouver plus proches de la doctrine sociale de l’Église que ceux qui multiplient les proclamations morales tout en promouvant des politiques contraires à la protection de la vie.
Dans la vie politique comme dans la vie personnelle, la foi chrétienne n’invite pas à l’indétermination mais à la clarté. Elle appelle les consciences à discerner les actes et les lois à la lumière de la loi naturelle et de l’Évangile.
*Le frère Édouard Divry est dominicain de la Province de Toulouse. Auteur de La morale bouge encore
(Téqui 2025).

Maître en philosophie et docteur en théologie, il est l’auteur d’une thèse dogmatique, La Lumière du Christ transfiguré chez les saints (Université de Fribourg, 2000), et d’une thèse d’habilitation en théologie fondamentale, Aux fondements de la liberté religieuse, Confrontation avec les religions monothéistes (Faculté de théologie de Lugano – Université suisse italienne, 2003).De (2011-21) il a été représentant de l’Eglise dans le dialogue avec les juifs. Il enseigne en divers centres théologiques et est représentant de l’Église catholique dans le dialogue judéo-chrétien pour le diocèse de Toulouse. Egalement servant à l’Officialité de Toulouse.


