Depuis plusieurs années, un malaise croissant s’exprime dans les milieux catholiques engagés dans la société civile européenne. Il ne s’agit plus seulement d’un ressenti diffus, mais d’une série de décisions concrètes qui, mises bout à bout, posent une question grave et désormais incontournable : l’Union européenne traite-t-elle encore équitablement les organisations catholiques, ou assiste-t-on à une marginalisation idéologique progressive de leurs convictions ?
Un premier exemple emblématique est celui de la Fédération des associations familiales catholiques européennes. Cette fédération, qui regroupe des associations issues de vingt États membres et agit depuis des décennies dans le champ de la famille, de l’enfance et de la solidarité intergénérationnelle, s’est vu refuser tout financement européen. Cette décision est intervenue alors même que les projets présentés portaient sur des thématiques officiellement considérées comme prioritaires par l’Union européenne, telles que la protection des mineurs face à la pornographie, la lutte contre la solitude des jeunes ou encore le bien-être numérique des enfants.
La justification avancée par la Commission européenne a surpris par son caractère idéologique. Il a été reproché à ces projets de ne pas intégrer suffisamment certaines grilles de lecture liées aux politiques de genre, au point de considérer cette absence comme incompatible avec les critères européens.
Le président de la fédération a dénoncé une discrimination idéologique, estimant que l’attachement explicite à la famille fondée sur le mariage entre un homme et une femme était devenu, de fait, un motif d’exclusion.
Dans le même temps, un second événement est venu renforcer ce sentiment de deux poids, deux mesures. Le Parlement européen a récemment adopté une résolution appelant à faciliter et financer l’accès à l’avortement transfrontalier, en demandant la mise en place d’un mécanisme permettant de prendre en charge, par des fonds européens, les frais de femmes se rendant dans un autre État membre pour avorter. Cette résolution, adoptée à une large majorité, engage politiquement l’Union dans un soutien actif à l’avortement, présenté comme un droit à garantir.Le contraste est frappant. D’un côté, des associations catholiques sont exclues des financements pour des projets sociaux et familiaux jugés insuffisamment conformes à certaines orientations idéologiques. De l’autre, une initiative explicitement liée à l’avortement reçoit un appui politique fort et pourrait donner lieu à des financements publics européens. Ce décalage nourrit inévitablement l’interrogation sur la neutralité réelle des institutions européennes.
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Ces exemples ne relèvent pas de la polémique, mais de faits observables. Ils interrogent directement la conception du pluralisme portée par l’Union européenne. Le pluralisme peut-il se réduire à l’acceptation de visions du monde compatibles avec une anthropologie dominante, tout en excluant celles qui s’en écartent, notamment lorsqu’elles s’enracinent dans la tradition chrétienne ? La question est d’autant plus sensible que les textes fondateurs de l’Union européenne reconnaissent explicitement le rôle de la famille et la nécessité de respecter la diversité des convictions. Lorsque l’accès aux ressources publiques est conditionné à l’adhésion implicite à une vision particulière de la personne humaine, le risque est réel de transformer l’inclusivité en instrument d’exclusion.
Il ne s’agit pas de demander un traitement de faveur pour les catholiques, ni d’imposer leurs convictions à l’ensemble de la société. Il s’agit de constater que certaines positions deviennent, de fait, pénalisantes dans l’espace institutionnel européen. Cette évolution alimente la crainte d’une mise à l’écart progressive, administrative et silencieuse, des acteurs catholiques de la société civile.À terme, le danger est celui d’une ségrégation idéologique feutrée. Non pas une persécution ouverte, mais un système dans lequel les catholiques sont tolérés tant qu’ils se taisent ou s’alignent, et marginalisés dès lors qu’ils expriment pleinement leurs convictions. Une telle dynamique ne remet pas seulement en cause la place des catholiques en Europe, elle fragilise le pluralisme démocratique lui-même.
La question mérite donc d’être posée sans détour : l’Union européenne est-elle encore un espace où des convictions profondément différentes peuvent coexister loyalement, ou devient-elle un projet politique fondé sur une vision unique de l’homme et de la société ? Derrière ces décisions concrètes, c’est la crédibilité même du discours européen sur la diversité et l’inclusion qui est aujourd’hui mise à l’épreuve.


