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Premier jour du consistoire : entre interrogations et frustration

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L’absence de la liturgie dans les débats du premier jour du consistoire étonne. Simple choix pragmatique pour les uns, elle interroge pour les autres

La première session du consistoire extraordinaire convoqué par Léon XIV n’a pas tant été marquée par des décisions que par la confirmation d’une orientation. Dans la salle Paul VI, où étaient réunis 170 cardinaux venus du monde entier, le cadre retenu a clairement privilégié une dynamique d’écoute et de conversation, inspirée des expériences synodales récentes. Une méthode assumée, mais qui a laissé apparaître, dès ce premier jour, un décalage entre certaines attentes et les priorités effectivement retenues.

L’ouverture des travaux a été confiée au cardinal Radcliffe, ancien maître de l’Ordre des Prêcheurs. Dans une méditation volontairement grave, le dominicain britannique a dressé un tableau sombre du monde contemporain. Il a évoqué des temps de tempêtes terribles, marqués par la montée de la violence, la persistance des conflits armés, l’élargissement du fossé entre riches et pauvres et l’effritement de l’ordre international issu de l’après-guerre. À ces incertitudes géopolitiques s’ajoutent, selon lui, celles liées aux développements rapides de l’intelligence artificielle, dont les conséquences restent encore largement imprévisibles.L’ancien maître des Dominicains a également élargi son propos aux tempêtes internes qui secouent l’Église. Les abus sexuels et les divisions idéologiques ont été explicitement mentionnés comme des blessures profondes, appelant une réponse qui ne soit ni timorée ni défensive. Pour le prédicateur dominicain, l’enjeu est clair : l’Église ne peut rester immobile sur la rive, mais doit accepter de naviguer au cœur de ces tempêtes avec vérité et courage, sous peine de manquer la rencontre avec le Christ.

Dans une image appelée à revenir dans les débats, le cardinal Radcliffe a insisté sur la complémentarité entre mémoire et nouveauté. Certains, a-t-il expliqué, sont appelés à être les gardiens de la tradition et de la mémoire ecclésiale, tandis que d’autres perçoivent plus vivement la nouveauté toujours surprenante de Dieu.

Loin d’être en concurrence, ces deux dimensions doivent, selon lui, se tenir ensemble pour que les échanges portent du fruit et ne se réduisent ni à la répétition du passé ni à une fascination pour le changement.

Prenant ensuite la parole, Léon XIV a précisé le cadre dans lequel il souhaitait inscrire ce consistoire. Il ne s’agissait pas, a-t-il expliqué, de produire un texte ou des conclusions normatives, mais d’engager une conversation fraternelle destinée à nourrir son discernement pour les années à venir. Le pape a revendiqué une méthode fondée sur l’écoute mutuelle, des interventions brèves et une recherche commune de ce que l’Esprit Saint demande aujourd’hui à l’Église, en se référant explicitement au concile Vatican II et aux assemblées synodales de 2023 et 2024.

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C’est dans ce contexte qu’a été annoncée une décision qui a surpris plus d’un participant. Parmi les quatre thèmes initialement proposés à la réflexion, évangélisation, réforme de la Curie, synodalité et liturgie, seuls deux ont été retenus pour un approfondissement spécifique : la mission et la synodalité. La liturgie, pourtant évoquée en amont et attendue par de nombreux cardinaux comme un sujet central, a été écartée au nom du temps limité et du souci d’éviter des échanges jugés trop superficiels.Les travaux en groupes, organisés autour de tables rondes selon une méthode largement inspirée du Synode, ont confirmé cette hiérarchisation des priorités. Le vote final a largement entériné le choix de concentrer les discussions sur l’évangélisation et la synodalité, reléguant la liturgie à un traitement indirect.

Pour certains, ce choix relève d’un pragmatisme organisationnel. Pour d’autres, il révèle une difficulté plus profonde à articuler clairement la réflexion sur la mission et la gouvernance de l’Église avec ce qui en constitue le cœur spirituel et sacramentel.

C’est précisément sur ce point que résonnent les mises en garde formulées ces derniers jours par monseigneur Barron, évêque américain de Winona-Rochester, Robert Barron. Sans viser directement ce consistoire, monseigneur Barron avait rappelé que la synodalité ne peut devenir un état permanent de discussion, au risque de donner l’impression que l’enseignement de l’Église reste toujours provisoire. Une telle dynamique, a-t-il souligné, engendre insécurité doctrinale, relativisme et, à terme, une forme de paralysie pastorale.En se référant à l’héritage théologique de Communio et à des figures comme Joseph Ratzinger, monseigneur Barron insiste sur la nécessité de distinguer le temps du discernement de celui de la réception. Les processus de consultation ont leur légitimité, mais ils doivent conduire à une parole claire et reçue par l’Église. Une institution maintenue indéfiniment en état de délibération risque de perdre la clarté et la vigueur nécessaires à l’annonce de l’Évangile.

La première journée du consistoire s’est achevée sur une question posée par Léon XIV, volontairement ouverte : l’Église est-elle réellement vivante aujourd’hui ? Une interrogation appelée à orienter les échanges à venir. Mais ce premier jour laisse subsister une tension non résolue : face aux tempêtes du monde et aux crises internes, peut-on penser l’avenir de l’Église sans accorder une place explicite et centrale à la liturgie, lieu où la foi se reçoit, se célèbre et se transmet ?

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