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« Je suis ici pour écouter …l’unité attire, la division disperse » : Léon XIV ouvre le consistoire sur la mission et la méthode

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« Ce n’est pas l’Église qui attire, mais le Christ » ( Discours intégral)

Lors de l’ouverture du consistoire extraordinaire réuni les mercredi 7 et jeudi 8 janvier 2025, Léon XIV a livré un discours de cadrage qui éclaire à la fois l’orientation ecclésiologique de son pontificat et la méthode retenue pour ces deux journées de travail. Sans annoncer de décisions immédiates, le pape a voulu situer la réflexion des cardinaux dans une continuité théologique précise, tout en assumant clairement une approche synodale.Dès les premières lignes, Léon XIV inscrit le consistoire dans un contexte liturgique et symbolique précis, celui de l’Épiphanie. En rappelant l’appel du prophète Isaïe à Jérusalem, « Debout, resplendis », il établit un parallèle entre la vocation biblique de la cité sainte et celle de l’Église. Cette référence lui permet d’introduire un axe central de son propos : l’Église ne possède pas la lumière en propre, mais la reçoit pour la laisser rayonner.

Ce fil conducteur est immédiatement relié au concile Vatican II. En citant intégralement le premier paragraphe de Lumen gentium, Léon XIV rappelle une ecclésiologie classique mais structurante : l’Église comme sacrement, signe et instrument de l’union avec Dieu et de l’unité du genre humain. Le pape ne propose pas ici une relecture originale du Concile, mais en réaffirme les fondements, en soulignant leur actualité dans un monde marqué par des formes nouvelles d’interdépendance sociale, culturelle et technique.Dans cette perspective, Léon XIV propose une lecture cohérente des pontificats récents. Saint Paul VI et saint Jean-Paul II sont présentés comme ayant déployé la vision conciliaire dans une dynamique missionnaire centrée sur le Christ. Benoît XVI et François sont ensuite associés autour d’un terme clé : l’« attraction ». En reprenant explicitement une citation de Benoît XVI à Aparecida, le pape rappelle que la mission de l’Église ne repose pas sur le prosélytisme, mais sur la capacité du Christ lui-même à attirer à lui.

Léon XIV précise alors ce qu’il entend par cette force d’attraction. Elle n’est ni institutionnelle ni stratégique, mais théologique : il s’agit de la Charis, de l’Agapè, de l’amour de Dieu incarné en Jésus-Christ. « Ce n’est pas l’Église qui attire, mais le Christ », affirme-t-il, soulignant que toute fécondité missionnaire dépend de la conformité de la vie ecclésiale à cette charité. La référence finale à Hans Urs von Balthasar, « seul l’amour est crédible », inscrit cette affirmation dans une tradition théologique bien identifiée.

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C’est dans ce cadre que s’inscrit l’une des phrases les plus marquantes du discours : « L’unité attire, la division disperse ». Léon XIV en fait un principe à la fois spirituel et ecclésial, allant jusqu’à évoquer une analogie avec les lois de la physique. Pour le pape, l’unité n’est pas d’abord une exigence organisationnelle, mais une condition de crédibilité missionnaire. Elle se fonde concrètement sur le commandement du Christ, « aimez-vous les uns les autres », que Léon XIV place explicitement au cœur de la collégialité épiscopale.

Abordant plus directement le consistoire lui-même, le pape insiste sur la diversité du collège cardinalice, tant par les origines culturelles que par les parcours pastoraux. Cette hétérogénéité est présentée non comme un obstacle, mais comme une donnée de départ appelant un véritable travail de connaissance mutuelle et de dialogue. Léon XIV exprime l’espérance que ce consistoire puisse devenir un modèle de collégialité vécue, et pas seulement formelle.Sur le plan méthodologique, le pape est explicite. Le consistoire ne doit pas aboutir à un texte final, mais à une « conversation » destinée à l’aider dans le gouvernement de l’Église universelle. Dans la continuité des assemblées synodales de 2023 et 2024, il affirme clairement : « Je suis ici pour écouter ». L’écoute mutuelle, la brièveté des interventions et l’attention à l’essentiel constituent les règles de travail fixées pour ces journées.Enfin, Léon XIV précise le cadre concret des discussions à venir, centrées sur deux thèmes seulement, choisis pour permettre un approfondissement réel. La question posée aux cardinaux est résolument prospective : quelles priorités et quelles attentions devront guider l’action du pape et de la Curie dans les deux années à venir ? Le consistoire est ainsi présenté comme une étape, non comme une conclusion, dans un cheminement plus large.

Discours du saint-père Léon XIV à l’ouverture du consistoire extraordinaire, 07.01.2026

« Chers frères,

je suis très heureux de vous accueillir et de vous souhaiter la bienvenue. Merci de votre présence ! Puisse le Saint-Esprit, que nous avons invoqué, nous guider au cours de ces deux journées de réflexion et de dialogue.

Je trouve très significatif que nous nous réunissions en Consistoire au lendemain de la solennité de l’Épiphanie du Seigneur, et je voudrais introduire nos travaux par une suggestion qui vient précisément de ce mystère.

Dans la liturgie, l’appel toujours émouvant du prophète Isaïe a résonné : « Debout, Jérusalem, resplendis! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore » (Is60, 1-3).

Ces paroles font penser au début de la Constitution sur l’Église du Concile Vatican II. Je lis intégralement le premier paragraphe : « Le Christ est la lumière des peuples ; réuni dans l’Esprit Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes les créatures la bonne nouvelle de l’Évangile répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église (cf.Mc16, 15). L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de mettre dans une plus vive lumière, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l’enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle. À ce devoir qui est celui de l’Église, les conditions présentes ajoutent une nouvelle urgence : il faut que tous les hommes, désormais plus étroitement unis entre eux par les liens sociaux, techniques, culturels, réalisent également leur pleine unité dans le Christ » (Lumen gentium, 1).

Des siècles plus tard, nous pouvons dire que le Saint-Esprit a inspiré la même vision au prophète et aux Pères conciliaires: la vision de la lumière du Seigneur qui illumine la ville sainte – d’abord Jérusalem, puis l’Église – et qui, en se reflétant sur elle, permet à tous les peuples de marcher au milieu des ténèbres du monde. Ce qu’Isaïe annonçait “en figure”, le Concile le reconnaît dans la réalité pleinement révélée du Christ, lumière des nations.

Nous pourrions interpréter les pontificats de saint Paul VI et de saint Jean-Paul II dans cette perspective conciliaire, qui contemple le mystère de l’Église inscrit dans celui du Christ et qui comprend ainsi la mission évangélisatrice comme le rayonnement de l’énergie inépuisable dégagée par l’Événement central de l’histoire du salut.

Les Papes Benoît XVI et François ont ensuite résumé cette vision en un mot :attraction. Le Pape Benoît l’a fait dans son homélie d’ouverture de la Conférence d’Aparecida, en 2007, lorsqu’il a déclaré : « L’Église ne fait pas de prosélytisme. Elle se développe plutôtpar “attraction”: comme le Christ “attire chacun à lui” par la force de son amour, qui a culminé dans le sacrifice de la Croix, de même, l’Eglise accomplit sa mission dans la mesure où, associée au Christ, elle accomplit chacune de ses œuvres en conformité spirituelle et concrète avec la charité de son Seigneur ». Le Pape François s’est trouvé en parfait accord avec cette approche et l’a répétée à plusieurs reprises dans différents contextes.

Je la reprends aujourd’huiavec joie et la partage avec vous. Et je vous invite à prêter attention avec moi à ce que le Pape Benoît XVI désignait comme la “force” qui préside à ce mouvement d’attraction : cette force est laCharis, c’est l’Agapè, c’est l’Amour de Dieu qui s’est incarné en Jésus-Christ et qui, dans l’Esprit Saint, est donné à l’Église et sanctifie chacune de son action. En effet, ce n’est pas l’Église qui attire, mais le Christ, et si un chrétien ou une communauté ecclésiale attire, c’est parce qu’à travers ce “canal” passe la sève vitale de la Charité qui jaillit du Cœur du Sauveur. Il est significatif que le Pape François, qui a commencé parEvangelii gaudium« sur l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui », ait conclu parDilexit nos« sur l’amour humain et divin du Cœur de Jésus-Christ ».

Saint Paul écrit : «Caritas Christi urget nos» (2 Co5, 14). Le verbesunecheidit que l’amour du Christ nous pousse parce qu’Il nous possède, nous enveloppe, nous captive. Voilà la force qui attire tout le monde vers le Christ, comme Il l’a Lui-même prophétisé : « Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn12, 32). Dans la mesure où nous nous aimons les uns les autrescomme le Christnous a aimés, nous sommes siens, nous sommes sa communauté et Il peut continuer à attirer à travers nous. En effet, seul l’amour est crédible, seul l’amour est digne de foi.[1]

L’unité attire, la division disperse. Il me semble que la physique le confirme également, tant dans le microcosme que dans le macrocosme. Ainsi, pour être une Église véritablement missionnaire, c’est-à-dire capable de témoigner de la force d’attraction de la charité du Christ, nous devons avant tout mettre en pratique son commandement, le seul qu’Il nous ait donné après avoir lavé les pieds de ses disciples : « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres ». Et Il ajoute: « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples: si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn13, 34-35). Saint Augustin commente : « C’est pour cela qu’Il nous a aimés, afin que nous nous aimions aussi les uns les autres. En nous aimant, Il nous a donné l’aide nécessaire pour que, par l’amour mutuel, nous nous unissions les uns aux autres et, liés par un lien si doux, nous formions le corps d’un seul Chef » (Homélie 65 sur l’Évangile de Jean, 2).

Très chers frères, je voudrais partir de là, de cette parole du Seigneur, pour notre premier Consistoire et, surtout, pour le chemin collégial que, avec la grâce de Dieu, nous sommes appelés à accomplir. Nous sommes un groupe très hétérogène, enrichi par des origines, des cultures, des traditions ecclésiales et sociales, des parcours de formation et universitaires, des expériences pastorales et, bien sûr, des caractères et des traits personnels multiples. Nous sommes appelés avant tout à faire connaissance et à dialoguer afin de pouvoir travailler ensemble au service de l’Église. J’espère que nous pourrons grandir dans la communion afin d’offrir un modèle de collégialité.

Aujourd’hui, dans un certain sens, nous poursuivons la rencontre mémorable que j’ai pu avoir avec beaucoup d’entre vous immédiatement après le Conclave, avec « un moment de communion et de fraternité, de réflexion et de partage, visant à soutenir et à conseiller le Pape dans la lourde responsabilité du gouvernement de l’Église universelle » (Lettre de convocation du Consistoire extraordinaire, 12 décembre 2025).Pour des raisons de temps et afin de favoriser un véritable approfondissement, seuls deux d’entre eux feront l’objet d’une discussion spécifique.

Les 21 groupes contribueront tous au choix que nous ferons, mais comme il m’est plus facile de demander conseil à ceux qui travaillent à la Curie et vivent à Rome, les groupes qui rendront compte seront les 9 provenant des Églises locales.

Je suis ici pour écouter. Comme nous l’avons appris lors des deux Assemblées du Synode des évêques de 2023 et 2024, la dynamique synodale implique l’écoute par excellence. Chaque moment de ce genre est une occasion d’approfondir notre appréciation commune de la synodalité. «Le monde dans lequel nous vivons, et que nous sommes appelés à aimer et à servir même dans ses contradictions, exige de l’Église le renforcement des synergies dans tous les domaines de sa mission. Le chemin de lasynodalitéest justement celui que Dieu attend de l’Église du troisième millénaire.» (François,Discours à l’occasion du 50e anniversaire de l’institution du Synode des évêques, 17 octobre 2015).

Cette journée et demie que nous passons ensemble sera une préfiguration de notre cheminement futur. Nous ne devons pas aboutir à un texte, mais poursuivre une conversation qui m’aide dans mon service pour la mission de l’Église tout entière. Demain, nous aborderons les deux thèmes choisis, avec la question suivante comme fil conducteur :

En regardant le chemin des deux prochaines années, quelles attentions et priorités pourraient orienter l’action du Saint-Père et de la Curie sur cette question ?

Écouter l’esprit, le cœur et l’âme de chacun ; s’écouter les uns les autres ; n’exprimer que le point principal et de manière très brève, afin que tous puissent s’exprimer : telle sera notre manière de procéder. Les sages de la Rome antique disaient :Non multa sed multum !Et à l’avenir, cette manière de nous écouter les uns les autres, en recherchant la guidance de l’Esprit Saint et en cheminant ensemble, continuera d’être d’une grande aide pour le ministère pétrinien qui m’a été confié. Même la manière dont nous apprenons à travailler ensemble, avec fraternité et une amitié sincère, peut faire naître quelque chose de nouveau qui met en jeu le présent et l’avenir.

Chers amis, dès maintenant je rends grâce à Dieu pour votre présence et vos contributions. Que la Vierge Marie, Mère de l’Église, nous assiste.

___________

[1] Cf. H.U. von Balthasar,Glaubhaft ist nur Liebe, Johannes Verlag, Einsiedeln 1963″

Source Vatican

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