La controverse visant le cardinal Louis Raphaël Sako éclaire à la fois les fragilités de l’Irak contemporain et la vulnérabilité persistante de ses minorités chrétiennesIl faut savoir que, depuis 2022, toute relation politique, diplomatique, économique ou culturelle avec Israël est criminalisée en Irak, avec des peines pouvant aller jusqu’à la prison à vie. C’est dans ce contexte juridique extrêmement dur que s’est déclenchée la polémique visant le cardinal Louis Raphaël Sako, patriarche de l’Église chaldéenne catholique.
L’origine de la controverse se trouve dans une homélie prononcée lors de la messe de Noël, en présence de responsables politiques et religieux irakiens. Le patriarche y a employé une formule aujourd’hui largement relayée et souvent tronquée : « On parle de normalisation… J’espère qu’un nouveau gouvernement normalisera les relations en Irak et avec l’Irak, la terre des prophètes ». Dans l’économie du discours, cette expression ne renvoyait nullement à une normalisation diplomatique avec un État précis, et encore moins avec Israël, mais à un appel symbolique à la réconciliation du monde avec l’Irak.
Le cardinal entendait souligner la centralité historique et civilisationnelle de ce pays, terre d’Abraham et berceau de traditions religieuses majeures, évoquant notamment Babylone comme lieu de rédaction du Talmud. Son propos relevait d’un registre pastoral et culturel.
Toutefois, dans un environnement où le terme même de « normalisation » est devenu politiquement et pénalement « inflammable », cette parole a été relue à travers une grille idéologique étrangère à son intention initiale, transformant un appel spirituel en accusation politique grave.Face au tollé, le Patriarcat chaldéen a publié, le 27 décembre, un communiqué officiel pour clarifier le sens du propos. « Le patriarche a insisté sur la nécessité que le monde se réconcilie avec l’Irak, terre d’Abraham, des religions et de nombreux prophètes », précise le texte, soulignant que cette référence visait à mettre en valeur le patrimoine historique, religieux et civilisationnel du pays, et non à évoquer une quelconque relation diplomatique avec Israël.
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Dans le même esprit de clarification, le cardinal Louis Raphaël Sako a tenu à s’exprimer personnellement. Dans une lettre adressée au dignitaire chiite Moqtada al-Sadr, qui avait lui aussi appelé la justice à « faire son devoir », le patriarche a écrit sans ambiguïté : « Je tiens ici à affirmer (…) que je n’ai nullement fait référence à une quelconque normalisation politique avec l’entité sioniste, car je suis pleinement conscient du caractère sensible et des conséquences de cette question ».
Pour mesurer l’injustice des accusations portées contre lui, il convient de rappeler le parcours de Louis Raphaël Sako. Né en 1948 à Zakho, ordonné prêtre en 1974, docteur en patristique orientale et en histoire, formé à l’Institut pontifical oriental et à la Sorbonne, il a consacré sa vie à l’Église et à la défense des chrétiens d’Irak. Élu patriarche de Babylone des Chaldéens en 2013, puis créé cardinal en 2018 par le pape François, il est resté dans son pays dans les périodes les plus sombres, notamment lors de la montée de l’organisation État islamique, refusant l’exil et appelant inlassablement à la paix et à la coexistence. Précisons que cette polémique ne peut être dissociée de la situation actuelle des chrétiens en Irak, marquée par une fragilité persistante.
De plus d’un million avant 2003, ils ne sont plus aujourd’hui que quelques centaines de milliers. Beaucoup ont fui la violence, l’insécurité, les discriminations ou la spoliation de leurs biens. Ceux qui sont restés vivent souvent dans un climat d’incertitude juridique, économique et politique, dépendants de protections fragiles et exposés aux rivalités entre acteurs armés ou politiques.
Dans ce contexte, la voix du patriarche chaldéen représente bien plus qu’une autorité religieuse. Elle incarne une présence, une mémoire et une revendication de dignité pour une communauté historiquement enracinée sur cette terre. Les attaques visant Louis Raphaël Sako touchent donc indirectement l’ensemble des chrétiens irakiens, déjà éprouvés, et contribuent à fragiliser davantage leur position dans l’espace public.Le malaise autour des propos du cardinal Sako ne tient pas à ce qu’il a réellement dit, mais à ce que certains ont voulu lui faire dire, dans un pays où un mot peut devenir un délit et où une polémique peut mettre en péril des équilibres déjà précaires. Cette affaire révèle la difficulté pour les chrétiens d’Irak de faire entendre une parole libre, sans qu’elle soit immédiatement absorbée par des logiques politiques qui les dépassent.


