À Rome, il existe un lieu où l’infini semble se laisser approcher sans bruit. Les Romains l’appellent simplement Il buco della serratura dell’Aventino (le trou de la serrure de l’Aventin). Rien n’y annonce un spectacle. Pas de panneau, pas de mise en scène. Seulement un grand portail vert, sur la piazza dei Cavalieri di Malta, et une file ininterrompue de visiteurs, croyants ou non, touristes ou pèlerins, venus du monde entier. Chaque jour, ce sont des milliers de regards qui se sont succédé, patients et souvent recueillis, pour accomplir le même geste, se pencher, fermer un œil, regarder.À travers cet orifice minuscule, le regard s’engage dans une perspective parfaitement maîtrisée. Il traverse l’allée verte et silencieuse des jardins du Prieuré de l’Ordre de Malte, puis, au terme de cet axe rigoureux, il se pose sur la coupole de la Basilique Saint-Pierre. La vision est nette, presque irréelle, comme une apparition soigneusement cadrée entre les haies et le ciel. Rien de superflu, seulement l’essentiel.
🔴⚡️Le trou de serrure de l’Aventin, une fenêtre secrète sur le Vatican et l'éternité
— Tribune Chrétienne (@tribuchretienne) January 11, 2026
📌Ce que l’on découvre en y jetant l’œil n’est pas seulement une vue remarquable, mais une mise en perspective silencieuse de l’histoire chrétienne et de la permanence de Rome pic.twitter.com/AK9uqiPOad
L’Aventin est une colline à part, plus silencieuse que les autres, marquée par les jardins clos, les couvents et les murs épais. À quelques pas du portail se trouve le Giardino degli Aranci, autre belvédère célèbre, mais ici la vue est différente. Elle n’est pas offerte largement. Elle se mérite. Elle impose l’attente, la retenue, le respect du rythme des autres. Faire la queue est déjà une expérience en soi, un temps suspendu, presque liturgique. Certains ont regardé en souriant, d’autres sont restés muets, quelques-uns ont essuyé une larme. Tous sont repartis avec le sentiment d’avoir vu plus qu’un simple panorama.
Le Prieuré appartient à l’Ordre souverain militaire de Malte, héritier des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, fondés au XIᵉ siècle pour accueillir et soigner les pèlerins. Présents à Rome depuis le Moyen Âge, les Chevaliers de Malte ont fait de ce lieu un espace de rigueur, de symboles et de continuité. Aujourd’hui encore, l’Ordre bénéficie d’un statut international singulier, avec des territoires extraterritoriaux au cœur de la capitale italienne, notamment le Prieuré de l’Aventin et le Palais Magistral de Malte. Depuis ce portail, le regard traverse ainsi trois réalités distinctes, les jardins de l’Ordre, la ville de Rome et, au loin, le Vatican. Trois mondes, un seul point de fuite.
Cette perspective n’est pas le fruit du hasard. Elle est généralement attribuée à une recomposition savante du XVIIIᵉ siècle, souvent associée à Giovanni Battista Piranesi. L’alignement est précis, discipliné, presque pédagogique.
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Ce n’est pas seulement une prouesse esthétique, c’est une invitation à la contemplation. Le regard est conduit, orienté, comme pour rappeler que Rome ne se livre pas dans la précipitation.
Pendant le Jubilé, ce regard furtif a pris une résonance particulière. Pour de nombreux pèlerins, il a constitué une sorte de seuil invisible, un prélude silencieux au chemin vers la basilique Saint-Pierre. Avant même d’atteindre la place, le pèlerinage commençait ici, dans ce geste humble et patient. Du trou de serrure à la basilique, chaque pas à travers la ville prolongeait cette première contemplation.
À Rome, où tous les chemins mènent, ce lieu a rappelé qu’il existe aussi des chemins étroits. Dans un monde dominé par l’urgence, la vitesse et l’immédiateté, (le trou de la serrure de l’Aventin) impose une autre cadence. Il oblige à ralentir, à accepter la contrainte d’un passage resserré. Difficile, alors, de ne pas penser à cette parole de l’Évangile selon saint Matthieu, « Entrez par la porte étroite ; large est la porte et spacieux le chemin qui mènent à la perdition, mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mènent à la vie ». Regarder le Vatican à travers une ouverture si réduite devient ainsi plus qu’une curiosité. C’est une image. Une parabole silencieuse. À Rome, parfois, il faut accepter de passer par l’étroit pour entrevoir l’essentiel. Et dans ce simple trou de serrure, au cœur de la Ville éternelle, le temps court des hommes semble, un instant, s’effacer devant le temps long, et pour les croyants, devant l’éternité promise.


