Publiée le 6 janvier 2026, à la veille immédiate du consistoire, une interview du cardinal Timothy Radcliffe accordée au The Telegraph n’a rien d’anodin. Sa diffusion à ce moment précis apparaît d’autant moins fortuite que le cardinal devait, dans les jours suivants, prononcer la méditation d’ouverture devant le Collège cardinalice réuni autour du pape Léon XIV. Le choix du calendrier confère à cette prise de parole médiatique une portée qui dépasse largement celle d’un simple entretien de presse.La veille d’un consistoire est traditionnellement un temps de retenue, de prière et de silence intérieur, en particulier pour celui qui est chargé d’aider spirituellement ses confrères à entrer dans un moment ecclésial aussi délicat. C’est pourtant à ce moment précis que le cardinal a choisi d’exposer publiquement des positions connues pour leur caractère controversé, relançant plusieurs débats sensibles au sein de l’Église.
Dominicain anglais né en 1945, Timothy Radcliffe est une figure intellectuelle marquante du catholicisme européen contemporain. Ancien maître de l’Ordre des Prêcheurs de 1992 à 2001, théologien et prédicateur très sollicité, il s’est fait connaître par ses analyses sur l’évolution de l’Église et de la société. Longtemps proche des orientations portées par le pontificat de François, c’est ce dernier qui l’a créé cardinal le 7 décembre 2024. Sa parole publique, régulièrement relayée par les médias, est souvent perçue comme emblématique d’un courant ecclésial progressiste, notamment sur les questions anthropologiques et sacramentelles.
La question se pose donc légitimement : s’agit-il d’une parole personnelle livrée sans arrière-pensée, ou d’un acte délibéré destiné à peser sur le climat ecclésial et, indirectement, sur l’orientation du nouveau pontificat ?
Parmi les propos les plus troublants figure l’allusion à un hypothétique pape homosexuel. Interrogé sur cette possibilité, le cardinal répond sur le ton de l’ironie qu’il est « sûr qu’il y en a déjà eu un », tout en ajoutant n’avoir « aucune idée de qui ». Une telle évocation, sans nom, sans fait et sans fondement historique, ne peut être comprise comme une simple boutade. Elle introduit une suggestion, un soupçon diffus, qui élargit l’imaginaire et banalise une question que la tradition de l’Église a toujours traitée avec gravité. Évoquer un tel scénario sans preuve ni nécessité ne vise pas à éclairer, mais à déplacer les repères et à rendre acceptable ce qui, jusqu’alors, ne l’était pas.
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L’intérêt d’une telle allusion n’est pas d’informer, mais d’habituer progressivement les esprits à une nouvelle normalité. Prononcée par un cardinal notoirement proche des milieux LGBT, cette phrase participe d’une stratégie plus large, consistant à banaliser certaines questions morales et anthropologiques par touches successives, sans jamais les affronter frontalement.Cette méthode, fondée sur l’insinuation plus que sur l’argumentation, s’inscrit dans une dynamique bien identifiée au sein de certains courants ecclésiaux en Europe, et particulièrement en France.
Elle est relayée par des médias se présentant comme catholiques qui, à coups d’interrogations répétées, de tribunes complaisantes et de paroles d’« intellectuels » ou de « théologiens » soigneusement choisis, contribuent à semer la confusion dans les consciences, sous couvert d’ouverture et de dialogue.
Un autre élément de l’entretien renforce ce sentiment de trouble. Le titre même de l’interview affirme : No one can simply say ‘I’m a woman’ – our biology is fundamental (Personne ne peut simplement dire « je suis une femme » – notre biologie est fondamentale). Une telle affirmation semble, à première vue, rejoindre l’anthropologie chrétienne, pour laquelle le corps sexué n’est ni secondaire ni interchangeable, mais constitutif de la personne humaine.
Pourtant, dans le corps de l’entretien, le cardinal Radcliffe affirme ensuite que l’identité sexuelle d’une personne ne serait, au fond, « pas particulièrement importante ». Le glissement est subtil, mais réel. Car si la biologie est fondamentale, l’identité sexuelle qui en découle ne peut être reléguée au second plan sans incohérence logique et anthropologique.Cette contradiction interne n’est pas accidentelle. Elle correspond à une manière de parler désormais répandue, qui consiste à affirmer un principe pour en neutraliser aussitôt la portée normative. La biologie est reconnue, mais elle n’oblige plus réellement. Elle existe, mais elle ne structure plus la compréhension des ministères, ni l’accès aux ordres sacrés, ni même la lecture du sacerdoce et du pontificat. L’ambiguïté devient ainsi un puissant facteur de confusion.
C’est dans ce cadre que s’inscrivent les déclarations favorables à une avancée rapide vers l’ordination des femmes au diaconat, ainsi que l’évocation d’un possible changement concernant le sacerdoce féminin, à condition d’un consensus de toute l’Église. Présentées comme prudentes, ces formules entrent pourtant en contradiction avec l’enseignement définitif de l’Église, rappelé notamment par Jean-Paul II, selon lequel l’Église n’a en aucune manière la faculté de conférer l’ordination sacerdotale aux femmes. Maintenir l’idée d’un changement possible revient à présenter comme ouvertes des questions qui ont été tranchées de manière définitive.
Pris isolément, chacun de ces propos pourrait être relativisé. Pris ensemble, et replacés dans leur contexte précis, ils dessinent une orientation claire. Publiée volontairement à la veille du consistoire, alors même que son auteur devait en ouvrir les travaux spirituels, cette interview apparaît comme un signal adressé au nouveau pontificat : malgré le changement de pape, l’agenda idéologique de certains courants ne doit pas changer.Il ne s’agit pas d’une opposition frontale, mais d’une pression diffuse, exercée par le biais des médias, des formules ambiguës et des provocations calculées. Une manière de continuer à orienter la réflexion ecclésiale vers l’acceptation progressive de thèses incompatibles avec la doctrine catholique, tout en se réclamant d’une fidélité abstraite à l’Évangile. La question demeure alors entière : cette parole publique contribue-t-elle à la clarté de la foi et à l’unité de l’Église, ou participe-t-elle, au contraire, à la désorientation des fidèles ?


