Le texte rédigé par le cardinal Arthur Roche, distribué aux cardinaux lors du consistoire extraordinaire des 7 et 8 janvier 2026, se présente comme une synthèse théologique, historique et pastorale visant à légitimer, en profondeur, le cadre posé par Traditionis custodes. Bien que jamais discuté en assemblée, ce document éclaire la ligne officielle que le Dicastère pour le Culte divin entend maintenir.
Une réforme conçue comme norme permanente
Dès l’ouverture, le cardinal Roche inscrit son propos dans une lecture téléologique de l’histoire liturgique. « L’histoire de la liturgie, pourrait-on dire, est l’histoire de sa “réforme” continue dans un processus de développement organique », écrit-il, retraçant une succession ininterrompue de transformations, de la Didachè jusqu’au concile Vatican II. Cette perspective permet de présenter la réforme postconciliaire non comme une rupture, mais comme l’étape normale et aboutie d’un mouvement continu.Cette lecture est immédiatement orientée vers la question de l’unité. En citant la bulle Quo primum de saint Pie V, le cardinal rappelle que « dans l’Église de Dieu il n’y a qu’une seule manière […] de sorte qu’il doit y avoir un seul rite pour célébrer la messe ». L’argument est central : l’unité liturgique est posée comme un bien supérieur, justifiant l’encadrement strict, voire la marginalisation, des usages antérieurs.
Tradition vivante ou tradition close ?
L’un des passages les plus structurants du rapport repose sur une citation de Benoît XVI : la Tradition n’est pas « une collection de choses mortes », mais « le fleuve vivant qui nous relie aux origines ». À partir de cette image, le cardinal Roche affirme que la réforme liturgique voulue par Vatican II est « non seulement en pleine harmonie avec le véritable sens de la Tradition, mais constitue une manière singulière de se mettre elle-même au service de la Tradition ».
L’analyse mérite attention. La tradition liturgique antérieure n’est jamais explicitement condamnée, mais elle est implicitement présentée comme une forme désormais close, incapable, par elle-même, de porter ce dynamisme vital. À l’inverse, la réforme conciliaire est assimilée au courant vivant du fleuve, seul capable de conduire l’Église « aux portes de l’éternité ».Le cardinal explicite cette opposition lorsqu’il écrit que « maintenir solidement la tradition » et « ouvrir la voie à un progrès légitime » ne peuvent être dissociés, sous peine de réduire la tradition à une survivance stérile ou de transformer le progrès en « recherche pathologique de la nouveauté ». Dans cette construction, la réforme liturgique apparaît comme l’équilibre juste, tandis que toute résistance est soupçonnée d’immobilisme.
Une question avant tout ecclésiologique
Le cœur du texte se situe sans doute dans les citations de Desiderio desideravi. Le pape François y est longuement invoqué pour affirmer que la question liturgique n’est pas une affaire de sensibilités, mais « avant tout ecclésiologique ». Selon cette logique, il serait incohérent de reconnaître la validité du concile Vatican II tout en refusant la réforme liturgique issue de Sacrosanctum Concilium.
Le cardinal Roche va plus loin encore en citant cette affirmation décisive : « Nous ne pouvons pas revenir à cette forme rituelle que les Pères du Concile […] ont ressenti le besoin de réformer. » C’est ici que le rapport fonde explicitement Traditionis custodes, présenté comme l’instrument destiné à permettre à l’Église « d’élever […] une seule et même prière capable d’exprimer son unité ».L’usage du Missel de 1962 est ainsi qualifié de « concession », accordée de Jean-Paul II à François, « qui n’envisageait en aucune manière [sa] promotion ». La messe traditionnelle est tolérée, mais jamais reconnue comme une richesse à développer.
Une analyse critique nécessaire
D’un point de vue catholique conservateur, plusieurs silences du texte interrogent. Le cardinal Roche reconnaît que la réforme liturgique a souffert « d’un manque de formation », mais il ne dit rien des abus, ni des dérives qui ont marqué son application concrète. Surtout, aucun passage ne mentionne les fruits spirituels observables dans les communautés attachées à l’ancienne liturgie : vocations, pratique sacramentelle, transmission doctrinale.
L’argumentation demeure largement théorique, fondée sur des principes d’autorité, d’unité et de cohérence institutionnelle. La réalité pastorale est peu présente, comme si l’expérience vécue des fidèles n’était pas un critère de discernement.
Et la position du pape aujourd’hui ?
Un point essentiel doit être clairement établi. Pour l’instant, on ne sait pas si le pape est d’accord ou non avec cette analyse dans toutes ses conclusions. Le texte a été distribué dans un cadre officiel, ce qui suppose un accord institutionnel minimal, mais aucune prise de position explicite du pape Léon XIV n’est venue reprendre ou confirmer personnellement cette argumentation.Plus encore, le fait que la liturgie n’ait pas été retenue parmi les thèmes effectivement débattus au consistoire, sans intervention connue du pape pour imposer la discussion du rapport Roche, laisse objectivement la question ouverte. Il est donc impossible, à ce stade, d’affirmer une approbation claire, comme il est impossible d’affirmer un désaccord.
Un texte de dicastère, pas une conclusion magistérielle
En définitive, ce rapport apparaît comme un texte de cadrage, solidement construit, révélateur de la ligne du Dicastère pour le Culte divin, mais il ne constitue pas une parole définitive au plus haut niveau. Sa publication permet de mesurer à quel point la question liturgique reste non résolue, et combien le débat demeure ouvert dans l’Église, malgré les tentatives répétées de le refermer par voie administrative.
C’est précisément ce décalage entre le discours institutionnel et la réalité vécue par de nombreux fidèles qui continue d’alimenter, en profondeur, la controverse autour de Traditionis custodes.
Traduction intégrale du Texte
CONSISTOIRE EXTRAORDINAIRE
(7–8 janvier 2026)
Liturgie : réflexion théologique, historique et pastorale attentive « afin que la saine tradition soit conservée, et cependant que la voie demeure ouverte à un progrès légitime » (SC 23).
LITURGIE
Cardinal Arthur Roche
1. Dans la vie de l’Église, la liturgie a toujours connu des réformes. De la Didachè à la Traditio Apostolica ; de l’usage du grec à celui du latin ; des libelli precum aux Sacramentaires et aux Ordines ; des Pontificaux aux réformes franco-germaniques ; de la Liturgia secundum usum romanae curiae à la réforme tridentine ; des réformes partielles post-tridentines à la réforme générale du concile Vatican II. L’histoire de la liturgie, pourrait-on dire, est l’histoire de sa « réforme » continue dans un processus de développement organique.
2. Saint Pie V, en affrontant la réforme des livres liturgiques dans l’observance du mandat du concile de Trente (cf. session XXV, décret général, chap. XXI), était mû par la volonté de préserver l’unité de l’Église. La bulle Quo primum (14 juillet 1570), par laquelle fut promulgué le Missel romain, affirme que « dans l’Église de Dieu il n’y a qu’une seule manière de réciter les psaumes, de sorte qu’il doit y avoir un seul rite pour célébrer la messe » (cum unum in Ecclesia Dei psallendi modum, unum Missae celebrandae ritum esse maxime deceat).
3. La nécessité de réformer la liturgie est strictement liée à la composante rituelle, à travers laquelle — per ritus et preces (SC 48) — nous participons au mystère pascal : le rite est en lui-même caractérisé par des éléments culturels qui changent selon les temps et les lieux.
4. En outre, puisque « la Tradition n’est pas la transmission de choses ou de paroles, une collection de choses mortes », mais « le fleuve vivant qui nous relie aux origines, le fleuve vivant dans lequel les origines sont toujours présentes » (Benoît XVI, audience générale, 26 avril 2006), nous pouvons affirmer avec certitude que la réforme de la liturgie voulue par le concile Vatican II est non seulement en pleine harmonie avec le véritable sens de la Tradition, mais constitue une manière singulière de se mettre elle-même au service de la Tradition, car celle-ci est comme un grand fleuve qui nous conduit aux portes de l’éternité (ibid.).
5. Dans cette vision dynamique, « maintenir solidement la tradition » et « ouvrir la voie à un progrès légitime » (SC 23) ne peuvent être compris comme deux actions séparables : sans un « progrès légitime », la tradition se réduirait à une « collection de choses mortes », pas toujours saines ; sans la « saine tradition », le progrès risquerait de devenir une recherche pathologique de la nouveauté, incapable de générer la vie, comme un fleuve dont le cours est bloqué lorsqu’on le sépare de ses sources.
6. Dans le discours adressé aux participants à la plénière du Dicastère pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements (8 février 2024), le pape François s’est exprimé ainsi :
« Soixante ans après la promulgation de Sacrosanctum Concilium, les paroles que nous lisons dans son introduction, par lesquelles les Pères ont déclaré l’objectif du Concile, ne cessent de susciter l’enthousiasme. Elles expriment un désir précis de réformer l’Église dans ses dimensions fondamentales : faire croître chaque jour davantage la vie chrétienne des fidèles ; adapter plus convenablement aux nécessités de notre temps les institutions susceptibles de changement ; favoriser tout ce qui peut promouvoir l’unité parmi tous ceux qui croient au Christ ; revigorer ce qui sert à appeler tous au sein de l’Église » (cf. SC 1).
C’était une tâche de renouveau spirituel, pastoral, œcuménique et missionnaire. Et pour l’accomplir, les Pères du Concile savaient par où ils devaient commencer : ils savaient qu’il existait des raisons particulièrement fortes pour entreprendre la réforme et la promotion de la liturgie » (ibid.). C’est comme dire : sans réforme liturgique, il n’y a pas de réforme de l’Église.
7. La réforme liturgique a été élaborée sur la base d’une « investigation théologique, historique et pastorale rigoureuse » (SC 23). Sa portée était de rendre plus pleine la participation à la célébration du mystère pascal pour le renouveau de l’Église, le Peuple de Dieu, le Corps mystique du Christ (voir Lumen gentium, chapitres I–II), perfectionnant les fidèles dans l’unité avec Dieu et entre eux (cf. SC 48). Ce n’est qu’à partir de l’expérience salvifique de la célébration de Pâques que l’Église redécouvre et relance le mandat missionnaire du Seigneur ressuscité (cf. Mt 28, 19–20) et devient, dans un monde déchiré par la discorde, un ferment d’unité.
8. Nous devons aussi reconnaître que l’application de la réforme a souffert, et continue de souffrir, d’un manque de formation, d’où l’urgence d’y remédier, en commençant par les séminaires, afin de « faire vivre le type de formation des fidèles et le ministère des pasteurs qui auront leur sommet et leur source dans la liturgie » (Instruction Inter Oecumenici, 26 septembre 1964, 5).
9. Le bien premier de l’unité de l’Église n’est pas atteint en figeant les divisions, mais en nous retrouvant dans le partage de ce qui ne peut être que partagé, comme l’a dit le pape François dans Desiderio desideravi 61 :
« Nous sommes appelés continuellement à redécouvrir la richesse des principes généraux exposés dans les premiers numéros de Sacrosanctum Concilium, en saisissant le lien intime entre cette première des constitutions conciliaires et toutes les autres. Pour cette raison, nous ne pouvons pas revenir à cette forme rituelle que les Pères du Concile, cum Petro et sub Petro, ont ressenti le besoin de réformer, approuvant, sous la conduite de l’Esprit Saint et en suivant leur conscience de pasteurs, les principes d’où est née la réforme. Les saints pontifes Paul VI et Jean-Paul II, en approuvant les livres liturgiques réformés ex decreto Sacrosancti Oecumenici Concilii Vaticani II, ont garanti la fidélité de la réforme du Concile. Pour cette raison, j’ai écrit Traditionis custodes, afin que l’Église puisse élever, dans la variété de tant de langues, une seule et même prière capable d’exprimer son unité. [Cf. Paul VI, constitution apostolique Missale Romanum (3 avril 1969), dans AAS 61 (1969) 222]. Comme je l’ai déjà écrit, j’entends que cette unité soit rétablie dans toute l’Église de rite romain. »
10. L’usage des livres liturgiques que le Concile a cherché à réformer a été, de saint Jean-Paul II à François, une concession qui n’envisageait en aucune manière leur promotion. Le pape François — tout en accordant, conformément à Traditionis custodes, l’usage du Missale Romanum de 1962 — a indiqué la voie de l’unité dans l’usage des livres liturgiques promulgués par les saints papes Paul VI et Jean-Paul II, conformément aux décrets du concile Vatican II, comme expression unique de la lex orandi du rite romain.
11. Le pape François a résumé la question comme suit (Desiderio desideravi 31) :
« […] Si la liturgie est “le sommet vers lequel tend l’action de l’Église et, en même temps, la source d’où découle toute sa force” (Sacrosanctum Concilium, n. 10), alors nous pouvons comprendre ce qui est en jeu dans la question liturgique. Il serait trivial de lire les tensions, malheureusement présentes autour de la célébration, comme une simple divergence entre différents goûts concernant une forme rituelle particulière. La problématique est avant tout ecclésiologique. Je ne vois pas comment il est possible d’affirmer que l’on reconnaît la validité du Concile — même si cela m’étonne qu’un catholique puisse présumer ne pas le faire — et, en même temps, de ne pas accepter la réforme liturgique issue de Sacrosanctum Concilium, un document qui exprime la réalité de la liturgie intimement unie à la vision de l’Église si admirablement décrite dans Lumen gentium. »
Rome, 8 janvier 2026


