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[ Document ] « Assumer les blessures, choisir la vie » : les Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre face à l’épreuve de la vérité

Crédit Bénédictines du Sacré Coeur
Crédit Bénédictines du Sacré Coeur
En recevant le rapport de la Commission indépendante sur les abus spirituels et les emprises psychologiques (joint à cet article ) , les Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre entrent publiquement dans un moment décisif de leur histoire

Mercredi 14 janvier 2026, réunies à Béthanie, à Blaru, les sœurs de la Congrégation des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre ont reçu officiellement le rapport de la Commission indépendante sur les abus spirituels et les emprises psychologiques. Ce geste solennel marque bien davantage qu’une étape administrative : il constitue un acte ecclésial fort, par lequel un institut religieux accepte de regarder en face plus de quarante années de dérives, de souffrances et de silences.Demandée conjointement par la Congrégation et d’anciennes sœurs dès 2023, la commission a été officiellement mandatée en 2024, avec des garanties d’indépendance rarement réunies dans l’histoire récente de la vie religieuse.

Libre dans sa composition, autonome dans sa méthode, disposant d’un accès sans restriction aux archives et composée de membres bénévoles issus de disciplines diverses, la commission a travaillé pendant dix-huit mois.

Elle a conduit cent cinquante-neuf entretiens, recueilli près de dix mille réponses à des questionnaires anonymes et analysé de nombreux documents internes. Cette démarche volontaire de dessaisissement du contrôle du récit par l’Institut lui-même constitue déjà un signe fort, dans un contexte ecclésial marqué par une attente accrue de vérité et de responsabilité.

Le rapport ne parle pas d’erreurs ponctuelles ou de simples excès d’autorité. Il décrit l’installation progressive, à partir des années 1970, d’un système d’emprise devenu structurel. Il évoque « l’isolement vis-à-vis de la famille et de l’Église, présentée comme suspecte », un climat de « surveillance, de silence imposé et de délation », ainsi qu’une « dépossession progressive de soi ». S’y ajoutent une suractivité organisée destinée à empêcher toute prise de recul, des violences verbales et, dans certains cas, une « soumission médicamenteuse » durable.

L’ensemble dessine un mode de gouvernement qui a conduit à une véritable dépersonnalisation des sœurs, touchant à la fois leur liberté intérieure, leur équilibre psychologique et leur vie spirituelle.

L’un des apports majeurs du rapport réside dans l’élargissement de la responsabilité au-delà de la seule gouvernance interne. Sans se substituer à la justice, la commission souligne des « carences du contrôle externe » et affirme que certains signaux d’alerte « auraient dû être pris en considération ». La durée exceptionnelle de certains mandats, la concentration du pouvoir, des profils atypiques à des postes clés ou encore des interrogations exprimées sans suite sont autant d’éléments relevés. Cette lucidité rappelle que la vie consacrée ne peut jamais fonctionner en vase clos et que le silence institutionnel peut devenir, par omission, une forme de responsabilité partagée.Le rapport accorde une place centrale aux conséquences humaines de ces dérives. Les atteintes psychologiques, spirituelles, physiques et sociales sont décrites avec sobriété, mais sans atténuation. Pour beaucoup de sœurs et d’anciennes sœurs, le simple fait d’avoir pu parler, d’avoir été écoutées « sans jugement » et d’avoir relu leurs propres verbatims constitue déjà une étape décisive pour « se libérer du poids du silence porté depuis de nombreuses années ». La commission souligne combien les abus spirituels peuvent altérer durablement la relation à Dieu lorsque l’autorité religieuse se substitue à la conscience.

Face à ces constats, la Congrégation renouvelle explicitement la demande de pardon déjà formulée en mai 2023, non seulement envers les sœurs blessées, mais aussi envers leurs familles et toutes les personnes scandalisées. Le rapport insiste toutefois sur un point essentiel : « la miséricorde ne dispense pas du devoir de réparer ».

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Les propositions de réparation avancées sont concrètes et multiples. Elles passent par une reconnaissance publique officielle des abus, la prise en charge de certaines dépenses de santé, la prise en compte de situations financières injustes, un accompagnement renforcé des sorties et, le cas échéant, l’octroi de subsides caritatifs adaptés. Cette articulation claire entre pardon et justice marque une maturation ecclésiale notable, refusant toute spiritualisation qui ferait l’économie de la responsabilité.Le document ne se limite pas à un regard rétrospectif. Il reconnaît les changements réels engagés depuis 2014, « fortement amplifiés depuis 2020 », et souligne une amélioration tangible de la vie communautaire. Il rend hommage à ce qui demeure source de fécondité : « une vie de prière authentique, une formation solide, une vie fraternelle et un engagement apostolique au service des sanctuaires ». La commission invite les sœurs, qu’elles soient restées ou parties, à « en être fières » et à reconnaître le bien présent dans leur histoire personnelle. Mais cette reconnaissance s’accompagne d’une mise en garde : la situation actuelle, bien que plus apaisée, reste fragile, et les « plis pris ou imposés depuis près de cinquante ans » ne disparaissent pas sans un travail patient et durable.

C’est pourquoi la commission insiste sur la nécessité d’un accompagnement prolongé, d’un regard extérieur et d’une évaluation dans un délai de dix-huit à vingt-quatre mois. « L’avenir ne peut se construire sur le déni ou l’enfouissement de ces réalités douloureuses », affirme le rapport, mais sur leur reconnaissance officielle et la mise en place de garde-fous impliquant un contrôle externe.En recevant ce rapport comme une véritable feuille de route, la Congrégation s’engage à étudier, hiérarchiser et mettre en œuvre les cinquante-huit préconisations formulées, notamment lors du chapitre général d’octobre 2026, en lien avec les autorités de l’Église. Le texte insiste sur un point décisif : il ne s’agit pas de « tourner la page », mais de transformer en profondeur les structures, les pratiques et les mentalités, afin que les mécanismes ayant permis ces dérives ne puissent plus se reproduire.Au terme de ce long travail de vérité, le rapport de la commission indépendante apparaît comme un repère pour l’ensemble de l’Église. Il rappelle que l’autorité, lorsqu’elle cesse d’être service, peut devenir destructrice, mais aussi que la vérité, si douloureuse soit-elle, demeure un chemin de libération.

Fondée à la fin du XIXᵉ siècle dans le contexte tourmenté de la France postrévolutionnaire et du Vœu national, la Congrégation des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre trouve son origine dans le chemin spirituel d’Adèle Garnier. Née en 1838 à Grancey-le-Château, marquée très tôt par la perte de sa mère, elle grandit dans une foi éprouvée et reçoit une éducation religieuse solide. Fiancée à seize ans, elle renonce au mariage pour consacrer toute sa vie à la recherche de la volonté de Dieu, discernée dans la prière et une vie intérieure intense.

Après une tentative de vie religieuse chez les Dames du Sacré-Cœur, elle mène une existence de laïque consacrée comme préceptrice, au cours de laquelle elle connaît des expériences spirituelles déterminantes, notamment une vision du Christ montrant son Sacré-Cœur en 1869. Son engagement au service de l’Église se manifeste aussi lors des événements de Pontmain en 1871, où elle participe à la commission ecclésiastique chargée d’interroger les enfants visionnaires. À partir de 1872, un appel intérieur reçu à la lecture d’un article sur le projet de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre oriente définitivement sa vocation : elle formule alors auprès du cardinal Guibert l’intuition d’une adoration eucharistique perpétuelle et de la fondation d’une communauté religieuse vouée à la réparation, en réponse aux blessures spirituelles et politiques de la France.

Son itinéraire, jalonné de maladies, d’épreuves et d’une longue maturation intérieure, s’enracine dans une vie mystique exigeante faite d’abandon et d’union au Christ, jusqu’à la naissance des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre, portées par une spiritualité d’adoration, de réparation et de fidélité au Cœur du Christ.Pour les Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre, ce passage par la lumière conditionne désormais la possibilité d’un avenir fidèle à l’Évangile, humblement reconstruit, « au service de l’Église et du monde ».

Intégralité du rapport de la Commission indépendante sur les abus spirituels et les emprises psychologiques (Ciasep)

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