Par Martin Dousse
Il y a tout juste un an, le père François Ponchaud, prêtre des Missions étrangères de Paris, rendait l’âme à Lauris (Vaucluse), après cinquante-six années consacrées au peuple khmer. Ce missionnaire infatigable et linguiste talentueux fut l’un des tous premiers Occidentaux à comprendre que les Khmers rouges ne préparaient pas une simple révolution politique, mais une entreprise de « nettoyage par le vide » de la société cambodgienne : un génocide.
Arrivé au Cambodge en 1965, Le père François Ponchaud ne sort pas d’une bibliothèque poussiéreuse mais du corps des parachutistes français en Algérie. Pendant les 28 mois passés au front, cet aventurier dans l’âme y découvre les horreurs de la guerre. Il y préfère l’annonce de l’Evangile. Après avoir été ordonné prêtre en 1964, il s’engage alors dans les Missions Etrangères de Paris et accomplit son rêve de partir en Asie. Il vit dans les provinces rurales, apprend le khmer jusqu’à en maîtriser les subtilités idiomatiques et les multiples registres d’expression – selon que l’on s’adresse à un paysan, à un moine ou à un aîné… En 1968, il commence une traduction de la Bible et s’intéresse à la religion bouddhiste. Cette approche respectueuse fera de lui un acteur privilégié du dialogue interreligieux sur place. Sa connaissance intime de la langue lui donne un avantage décisif : il comprendra mieux qu’aucun analyste occidental ce que disent réellement les communiqués, slogans et émissions de radio révolutionnaires.

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. En 48 heures , les hôpitaux sont vidés, les malades expulsés sur des brancards, la population entière contrainte de quitter la ville sous la menace des armes. L’ambassade de France sert de lieu de regroupement des étrangers. D’anciens hauts dignitaires du régime de Lon Nol y trouvent discrètement refuge, et sont conduits à l’écart par les diplomates français. Mystérieusement, les Khmers rouges l’apprennent : ils dressent la liste des dignitaires cambodgiens présents dans l’édifice diplomatique et exigent qu’ils leur soient livrés, menaçant d’aller les chercher eux-mêmes. Les étrangers sont expulsés en Thaïlande. Pour les habitants du Cambodge, l’horreur a commencé.
Revenu en France, Le père François Ponchaud comprend rapidement que l’Occident est dans le déni. Dans le contexte de la fin de la guerre du Vietnam, de nombreux médias et intellectuels voient encore dans les Khmers rouges une force de libération anti-impérialiste.
Le père Ponchaud, lui, travaille sur des matériaux précis : retranscriptions quotidiennes de la radio khmère rouge, récits concordants de réfugiés arrivant en Thaïlande, analyse du vocabulaire utilisé pour parler de la population, du travail et de la mort.
De ce patient travail linguistique et factuel émerge une certitude : le Cambodge est devenu un immense camp de travail où la famille, la religion, la culture et l’identité individuelle sont abolies. Il tente d’alerter la presse française. Ses premiers textes passent presque inaperçus. Deux articles envoyés au Monde sont refusés. Et pour cause, le journal venait de faire l’éloge du nouveau régime. Le Père Ponchaud insiste, appelle directement le directeur du journal, expose ses preuves et ses sources. Les 17 et 18 février 1976, Le Monde accepte de publier ses articles. La France ouvre enfin les yeux.En 1977 paraît Cambodge, année zéro, ouvrage fondé sur une analyse rigoureuse du discours officiel du régime et sur des témoignages recoupés.Le Père Ponchaud montre comment le discours khmer rouge oppose radicalement le paysan pauvre, érigé en modèle absolu, aux citadins, aux personnes instruites et aux religieux, décrits comme des survivances corrompues de l’ancien monde. La violence exercée contre ces groupes est justifiée par la nécessité de « purifier » la société et d’éliminer toute loyauté concurrente à l’Angkar, l’Organisation. Aucune phase de transition n’est annoncée pour faire émerger un « peuple nouveau ».
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Le livre révèle au monde un génocide en cours. Le père Ponchaud est attaqué, accusé d’exagération, parfois d’ignorance ou de mensonge, y compris par des intellectuels renommés comme Noam Chomsky et Steve Heder.Les faits lui donneront raison : 2 millions de morts, soit un quart de la population, dans le nouveau « Kampuchéa démocratique », tel qu’il était baptisé par ses dirigeants. Aujourd’hui, ce livre – traduit en huit langues – reste l’ouvrage de référence pour l’étude de cette période douloureuse.
Après la chute des Khmers rouges en 1979, il refuse toute lecture simpliste. Il dénonce à la fois les crimes du régime, les bombardements américains antérieurs et les exactions de l’armée vietnamienne qui a renversé Pol Pot. « Quel malheur d’être né khmer ! », dira-t-il, dénonçant le régime corrompu de Hun Sen.
Revenu au Cambodge en 1993 et jusqu’au milieu des années 2010, Le père François Ponchaud poursuit son engagement au cœur des campagnes cambodgiennes, notamment dans les régions de Chamlak et d’O Réang Euv, dans la province de Kampong Cham. Il s’investit dans les domaines de l’éducation et du développement social. Durant cette période, il poursuit son œuvre majeure de traduction et révision de la Bible en khmer, publie une histoire des 450 ans de présence de l’Église catholique au Cambodge et compose des ouvrages éducatifs et catéchétiques. Il fonde le Centre culturel catholique cambodgien (CCCC), afin d’enseigner la langue et la culture khmère aux jeunes missionnaires et volontaires.
Affaibli par l’âge, il rentre définitivement en France en 2021, où il s’éteint 4 ans plus tard, le 17 janvier 2025.


