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[Editorial] De l’abolition de la peine de mort à l’euthanasie légalisée : quand la République choisit ses victimes

Le Sénat - Depositphotos
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Que vaut une abolition de la peine de mort si l’État renonce à protéger les innocents et accepte désormais de donner la mort aux plus fragiles ?

Par Philippe Marie

« Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue », déclare Robert Badinter, ministre de la Justice de l’époque, le 17 septembre 1981 devant l’Assemblée nationale.Cette phrase solennelle devait sceller un principe présenté comme intangible : jamais plus l’État français ne se reconnaîtrait le droit de donner la mort

L’abolition de la peine capitale se voulait définitive, morale, irréversible. Or, plus de quarante ans plus tard, ce principe est aujourd’hui mis à l’épreuve de manière radicale, non par un retour assumé de la peine de mort, mais par son déplacement progressif vers d’autres catégories de vies humaines.La France n’en est plus aux prémices. Elle a déjà franchi un seuil. Le 8 mars 2024, elle est devenue le premier pays au monde à reconnaître dans sa Constitution la liberté de recourir à l’avortement. Ce choix historique a marqué un basculement majeur : pour la première fois, un texte fondamental de la République a consacré comme liberté constitutionnelle la suppression délibérée d’une vie humaine innocente. Ce choix est désormais acté. Il sert aujourd’hui de précédent. Et c’est précisément à la lumière de ce précédent que le projet de loi autorisant l’euthanasie, rebaptisée « aide à mourir », examiné au Sénat le 20 janvier 2026, doit être compris.

Car il ne s’agit pas d’un texte isolé. Il s’inscrit dans une trajectoire. Une logique. Une cohérence idéologique qui, paradoxalement, repose sur une immense incohérence morale.En 1981, la France abolissait la peine de mort. Pour Robert Badinter, alors ministre de la Justice, la question ne relevait ni de la dissuasion ni de la technique pénale, mais d’un choix de civilisation.« Le débat qui est ouvert aujourd’hui devant vous est d’abord un débat de conscience », affirmait le ministre de la Justice de l’époque. Et surtout, il posait un principe central : « La vraie signification politique de la peine de mort, c’est bien qu’elle procède de l’idée que l’État a le droit de disposer du citoyen jusqu’à lui retirer la vie. » C’est précisément ce droit que l’abolition entendait refuser à la puissance publique. Robert Badinter allait plus loin encore, établissant une ligne de fracture nette entre les régimes de liberté et les régimes autoritaires, rappelant que « dans les pays de liberté, l’abolition est presque partout la règle tandis que la peine de mort demeure l’apanage des systèmes totalitaires ». Autrement dit, refuser à l’État le droit de tuer n’était pas un détail juridique, mais le fondement même d’une démocratie digne de ce nom.

Quarante-cinq ans plus tard, que reste-t-il de ce principe ?

L’État refuse toujours de mettre à mort les coupables. Mais il autorise, organise et encadre désormais la mort des innocents, des fragiles, des dépendants. Il protège la vie de celui qui a détruit, mais il expose à la mort celui qui dérange par sa faiblesse, sa maladie, sa souffrance ou sa simple existence.

L’avortement constitutionnalisé a ouvert la voie. L’euthanasie entend désormais l’élargir. Après l’enfant à naître, c’est la personne en fin de vie qui devient juridiquement supprimable. Après la vie jugée « non souhaitée », la vie jugée « non supportable ». Dans les deux cas, la même logique prévaut : certaines vies ne méritent plus d’être protégées.

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Le vocabulaire change, la réalité demeure. Parler « d’aide à mourir » n’altère en rien la nature de l’acte. Il ne s’agit pas d’accompagner la mort lorsqu’elle survient, mais de la provoquer intentionnellement. Il ne s’agit pas de soigner, mais de supprimer. C’est une peine de mort privée, médicalisée, administrée au nom de la compassion.La contradiction est alors totale. La peine capitale était rejetée parce qu’elle était irréversible. Or l’euthanasie l’est tout autant. Elle était jugée indigne parce qu’elle exposait au risque d’erreur. Or aucune décision humaine sur la valeur d’une vie n’est infaillible. Elle était refusée parce que l’État ne pouvait s’arroger un tel pouvoir. Or ce pouvoir est aujourd’hui revendiqué, dès lors qu’il s’exerce sur les plus vulnérables.

Ce renversement moral est vertigineux. La République qui se disait incapable de tuer un criminel accepte désormais de provoquer la mort d’un malade. Elle qui proclamait la dignité humaine inviolable la conditionne désormais à l’autonomie, à la lucidité, à l’absence de dépendance.

Dans une société authentiquement humaine, la réponse à la souffrance n’est pas la mort, mais le soin. La réponse à la fragilité n’est pas l’élimination, mais la solidarité. En substituant l’euthanasie à l’accompagnement, la loi entérine un échec collectif qu’elle transforme en solution juridique.Du point de vue catholique, il s’agit d’une profanation grave du caractère sacré de la vie humaine, qui doit être respectée de sa conception à sa fin naturelle. Mais même en laissant de côté toute référence religieuse, une question s’impose avec force : que vaut une abolition de la peine de mort si l’État renonce à protéger les innocents et accepte désormais de donner la mort aux plus fragiles ?

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