Devant les évêques de la Holy Land Coordination réunis à Jérusalem du 17 au 22 janvier , le nonce apostolique Monseigneur Adolfo Tito Yllana a rappelé avec fermeté la condamnation sans réserve de l’antisémitisme par l’Église catholique, tout en appelant à éviter les confusions entre critique politique et attaques contre les personnes. Cette prise de parole intervient dans un contexte marqué par les violences antichrétiennes et par la mise en garde des Églises locales contre les dérives idéologiques du « sionisme chrétien ».
En quelques jours, deux prises de parole ecclésiales importantes ont mis en lumière les tensions religieuses et politiques persistantes en Terre Sainte. D’un côté, l’intervention du nonce apostolique, Adolfo Tito Yllana, devant les évêques de la Holy Land Coordination. De l’autre, la déclaration conjointe des Patriarches et Chefs des Églises de Jérusalem dénonçant les dérives liées au « sionisme chrétien ». Deux textes distincts, mais porteurs d’une même exigence, celle de la clarté et de la responsabilité ecclésiale.
S’exprimant devant les évêques venus d’Europe et d’Amérique du Nord, Monseigneur Adolfo Tito Yllana a rappelé la position constante de l’Église. « L’antisémitisme n’a pas sa place, il n’a aucune raison d’exister. Tous les êtres humains proviennent des mains de Dieu et possèdent une dignité qui doit toujours être défendue », a-t-il affirmé. Dans un climat de forte polarisation, le nonce a insisté sur la nécessité « d’éviter les confusions ». Défendre la dignité humaine, a-t-il souligné, « ne signifie pas renoncer à analyser ou à critiquer des comportements, des politiques ou des décisions des autorités ». Il a mis en garde contre une tendance croissante à assimiler toute critique à une attaque contre des personnes ou des communautés, ce qui engendre « incompréhensions et accusations infondées », alimentées par « la peur et la propagande ».
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Abordant la question sensible des violences visant les chrétiens, le nonce apostolique a reconnu que « dans certaines zones, pas partout en Terre Sainte, il existe des manifestations évidentes d’hostilité antichrétienne, ouvertes et déclarées, surtout à Jérusalem ». Il a toutefois tenu à souligner un élément rarement mis en avant, l’engagement de nombreux juifs pour lutter contre ces dérives. « Il existe une coopération réelle et concrète » entre juifs et chrétiens pour documenter les attaques, les signaler aux autorités et en assurer le suivi, a-t-il précisé, qualifiant cette collaboration de « signe important ».
Ces propos ont été tenus dans le cadre de la Holy Land Coordination, une initiative créée à la fin des années 1990 à l’appel des Églises locales et avec le soutien du Saint-Siège. Elle réunit chaque année des évêques catholiques de plusieurs pays afin d’écouter les responsables chrétiens de Terre Sainte, de constater sur le terrain les réalités pastorales, sociales et sécuritaires, et de relayer ces constats auprès de leurs conférences épiscopales et des autorités civiles. Il ne s’agit ni d’un organe politique ni d’une structure diplomatique, mais d’un instrument ecclésial de solidarité et de témoignage, destiné à donner une portée internationale à la voix souvent fragile des communautés chrétiennes locales, sans se substituer à leur autorité propre.
Dans un autre registre, les Patriarches et Chefs des Églises de Jérusalem ont publié le 17 janvier une déclaration conjointe dénonçant l’hyper-activisme de réseaux liés au « sionisme chrétien ». Le texte met en garde contre des initiatives qui, sous couvert de défendre les chrétiens, risquent de semer la confusion, de fragiliser l’unité ecclésiale et de servir des agendas politiques étrangers à la mission des Églises locales. Les responsables ecclésiaux y rappellent que « le troupeau du Christ en cette terre est confié aux Églises apostoliques », seules légitimes pour représenter les chrétiens de Terre Sainte dans les questions religieuses, communautaires et pastorales.
L’intervention du nonce apostolique et la déclaration des Églises de Jérusalem s’inscrivent ainsi dans une même ligne de fond, refuser les amalgames. Condamner l’antisémitisme sans réserve, reconnaître les violences antichrétiennes lorsqu’elles existent, tout en dénonçant les instrumentalisations idéologiques du christianisme, relève d’une même exigence de vérité et de responsabilité.
Cette convergence de positions s’enracine aussi dans la nature même de la mission confiée au nonce apostolique, appelé à conjuguer la parole morale de l’Église avec une lecture attentive des réalités politiques et sociales locales. À la croisée du pastoral et du diplomatique, son rôle consiste précisément à maintenir des lignes de dialogue ouvertes, à prévenir les dérives idéologiques et à rappeler, dans des contextes marqués par la violence et la polarisation, les principes fondamentaux de dignité humaine, de responsabilité et de discernement.Originaire des Philippines, Monseigneur Adolfo Tito Yllana a été ordonné prêtre en 1972 avant d’entrer au service diplomatique du Saint-Siège après des études à l’Académie pontificale ecclésiastique. Il a exercé comme nonce apostolique dans plusieurs pays aux contextes politiques et religieux sensibles, notamment au Pakistan, en Australie et en Turquie. Depuis 2022, il est nonce apostolique en Israël et à Chypre, ainsi que délégué apostolique à Jérusalem et en Palestine, une mission délicate au cœur de l’un des dossiers les plus complexes de la diplomatie vaticane.
Dans un contexte régional profondément fragilisé, marqué par une forte polarisation des discours, la multiplication des violences et les tentatives d’instrumentalisation religieuse et politique, ces prises de parole traduisent la volonté de l’Église de maintenir une parole à la fois ferme et nuancée. Une parole qui refuse les simplifications et les amalgames, s’appuie sur une lecture lucide des réalités du terrain et entend préserver des espaces de dialogue là où ils sont menacés. En rappelant sans ambiguïté la condamnation de l’antisémitisme, en reconnaissant les violences antichrétiennes lorsqu’elles existent et en dénonçant les dérives idéologiques qui fragilisent l’unité ecclésiale, l’Église affirme sa responsabilité morale.


