C’est une déclaration qui choque l’Église et révèle la tension croissante entre pouvoir politique, justice et liberté religieuse en Ouganda. Le 18 janvier, lors d’un discours célébrant sa victoire à l’élection présidentielle du 15 janvier, le président Yoweri Museveni a revendiqué l’arrestation du père Deusdedit Ssekabira, prêtre catholique arrêté par l’armée le 3 décembre et initialement donné pour disparu. « Nous ne le libérerons que s’il confesse la vérité », a affirmé le chef de l’État, assumant ainsi publiquement une détention menée en dehors des procédures constitutionnelles ordinaires.
Pendant plus de deux semaines, le sort du prêtre était resté incertain, suscitant une vive inquiétude au sein de l’Église catholique et de la population locale. Ce n’est qu’ultérieurement que l’armée a reconnu sa détention, évoquant des accusations de subversion. Le 23 décembre, le père Ssekabira a été présenté devant un tribunal à Masaka et inculpé de blanchiment d’argent, avant d’être renvoyé en jugement.Selon le président Museveni, le prêtre serait lié à l’opposant politique Robert Kyagulanyi Ssentamu, figure centrale de la contestation du régime. Une accusation lourde de sens dans un pays où toute proximité réelle ou supposée avec l’opposition est fréquemment assimilée à une menace pour la sécurité de l’État.
Le chef de l’État a également évoqué une rencontre avec Monseigneur Serverus Jjumba, évêque de Masaka, diocèse d’incardination du prêtre. Selon ses propos, l’évêque aurait demandé la libération du père Ssekabira. « Ils voulaient que je le libère, mais j’ai dit non », a déclaré Museveni, ajoutant que l’objectif du pouvoir n’était pas de punir, mais d’obtenir des aveux et la cessation définitive de toute activité jugée hostile au régime.
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Cette affaire s’inscrit dans un contexte politique particulièrement tendu. La Commission électorale a proclamé Museveni vainqueur avec 71,65 % des voix, prolongeant son règne à près de quarante ans. Le scrutin a été marqué par de nombreuses accusations d’irrégularités, des dysfonctionnements des systèmes biométriques et une coupure d’internet dénoncée par l’opposition et plusieurs observateurs.Dans ce climat, l’arrestation revendiquée d’un prêtre catholique apparaît comme un signal inquiétant. En Ouganda, où les chrétiens constituent une large majorité de la population, l’Église catholique demeure l’une des institutions les plus respectées et l’un des rares contrepoids moraux face au pouvoir politique. Elle gère un vaste réseau d’écoles, d’hôpitaux et d’œuvres sociales, et n’a cessé, ces dernières années, d’appeler au respect de la dignité humaine, de l’État de droit et de la justice.
La condition posée par le président, une libération en échange d’aveux, heurte profondément la conscience des fidèles. Elle pose la question de la liberté religieuse et de la protection des ministres du culte dans un contexte où l’autorité politique semble s’arroger le droit de juger, de détenir et de conditionner la liberté d’un prêtre en dehors de toute procédure claire.
Pour de nombreux catholiques ougandais, l’affaire du père Ssekabira dépasse le cas individuel. Elle symbolise la fragilité de l’espace de liberté accordé à l’Église lorsqu’elle est perçue, à tort ou à raison, comme proche des voix critiques du pouvoir. Elle interroge aussi la capacité de l’institution ecclésiale à remplir sa mission prophétique, celle de dire la vérité, de défendre les plus faibles et de rappeler les exigences de la justice, même lorsque cela dérange.À l’orée d’un nouveau mandat présidentiel qui débutera en mai 2026, cette arrestation revendiquée par le chef de l’État apparaît comme un avertissement. Pour l’Église catholique en Ouganda, elle constitue une épreuve grave, mais aussi un appel à rester fidèle à sa mission, dans la confiance que la vérité et la justice ne peuvent durablement être réduites au silence.


