Le procès intenté à la Famille missionnaire de Notre-Dame pose une question que beaucoup évitent de formuler frontalement : sommes-nous encore capables, dans nos sociétés contemporaines, de comprendre ce qu’est une vie religieuse exigeante, librement consentie, orientée vers Dieu, sans la requalifier immédiatement en abus ou en aliénation ? Il ne s’agit nullement de nier que, dans certaines communautés, il puisse exister des dérives d’autorité, des blessures réelles. L’histoire de l’Église, ancienne comme récente, montre que toute institution humaine peut faillir. Mais reconnaître cette possibilité ne dispense pas de poser une question essentielle, aujourd’hui largement escamotée : qu’appelle-t-on exactement “emprise” ? Et surtout, à partir de quel moment l’exigence spirituelle devient-elle, aux yeux du juge ou de l’expert, une faute pénale ?
Car ce qui frappe dans ce dossier, comme dans d’autres, c’est l’extrême plasticité des notions mobilisées. « Emprise », « sujétion psychologique », « abus de faiblesse » : autant de concepts aux contours flous, largement dépendants du ressenti individuel, du regard culturel porté sur la religion, et d’une grille de lecture psychologisante et excessivement laïque qui peine à penser la radicalité religieuse autrement que comme une pathologie.
L’impression dominante est la suivante : l’exigence de l’Evangile elle-même est devenue suspecte. L’obéissance, la pauvreté choisie, la rupture avec le monde, la discipline communautaire, la crainte morale de mal agir, tout cela, qui constitue depuis des siècles le cœur de la vie consacrée, est désormais lu comme un faisceau d’indices à charge.
Comme si une vocation devait nécessairement être confortable, modérée, compatible avec les standards contemporains du bien-être psychologique.
Pourtant, toute l’histoire du christianisme dit exactement l’inverse. La foi chrétienne n’a jamais été un chemin neutre ni une « partie de plaisir ». Elle engage la liberté précisément parce qu’elle engage toute la personne, dans ce qu’elle a de plus intime, de plus profond, de plus total. Chaque effort, chaque renoncement, chaque contrariété, chaque « souffrance », loin d’être imposés ou subis passivement, sont en soi des actes librement consentis, offerts et donnés au Seigneur comme des actes d’amour.
Il ne s’agit ni de dolorisme, ni de masochisme, ni d’un goût malsain pour la souffrance. Il s’agit d’amour. D’un amour vrai, exigeant, éprouvé, qui passe nécessairement par le don de soi. Cet amour n’est pas une abstraction, il a un visage, celui de Jésus-Christ Lui-même, qui nous en a donné l’exemple suprême et glorieux par sa Passion sur la Croix. La Croix n’est pas l’exaltation de la souffrance, elle est la révélation ultime de l’amour donné jusqu’au bout.Cet amour n’est donc pas un amour à la façon du monde, ce n’est ni un désir passager, ni un caprice, ni un simple sentiment, ni une émotion fluctuante. C’est un amour fondamentalement tourné vers l’autre et vers Dieu, un amour qui engage la volonté, la liberté, la fidélité et la persévérance. C’est cet amour-là qui constitue la base même de toute charité chrétienne, et qui donne sens à l’exigence spirituelle, à l’ascèse, à l’obéissance librement acceptée.Comme l’exprime avec une sobriété radicale saint Jean de la Croix, cette logique évangélique ne sera jamais évaluée à l’aune du confort ou du ressenti, mais à celle du don : « Au soir de cette vie, nous serons jugés sur l’amour. »
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Si l’on devait suivre jusqu’au bout la logique de ce monde, il faudrait alors relire toute l’histoire de l’Église de France comme une immense succession de traumatismes. Faudrait-il considérer que les grandes figures spirituelles, les fondateurs d’ordres, les mystiques, les contemplatifs, tous ceux qui ont accepté une règle sévère, une obéissance stricte, une ascèse parfois radicale, étaient en réalité des victimes d’abus psychologiques ? Une telle conclusion frise l’absurde, mais elle est pourtant la conséquence logique d’un raisonnement qui refuse de penser le consentement spirituel et religieux.
Car c’est bien là le cœur du problème. Y a-t-il abus lorsqu’il y a consentement en vue d’un chemin spirituel exigeant ? Ou bien assiste-t-on à une redéfinition idéologique de la liberté, imposée par des personnes qui n’adhèrent en rien à la foi chrétienne, ni à ses exigences morales, ni à sa vision de l’homme ?
Dans ce contexte, le rôle de la Miviludes interroge. Dès lors qu’un plaignant la saisit, parfois animé de souffrances légitimes, parfois de ressentiments plus ambigus, l’institution semble adopter un zèle très républicain qui confine à une suspicion quasi réflexe envers le religieux structuré. Ce zèle est ensuite relayé, amplifié, parfois instrumentalisé par une certaine presse, y compris catholique, qui se frotte les mains dès qu’un ancien membre témoigne négativement, comme si toute parole critique devenait ipso facto parole de vérité.
Précisons que rien, absolument rien, ne permet de confondre ces débats avec les crimes et délits sexuels commis par une minorité de prêtres, crimes réels, avérés, justement dénoncés, et qui relèvent sans ambiguïté du pénal.
La malhonnêteté intellectuelle commence précisément lorsqu’on cherche à faire glisser, dans l’esprit des fidèles, l’idée qu’exigence spirituelle et abus criminel participeraient d’une même logique.Pourquoi ce glissement ? Parce qu’il sert une idéologie bien identifiée.
Une idéologie qui, au nom d’une liberté redéfinie, entend revisiter le dogme, la morale, la liturgie et le sens même de la pastorale chrétienne. Une idéologie qui tolère la religion à condition qu’elle ne dérange pas, qu’elle n’exige pas, qu’elle ne structure pas trop fortement les consciences.
Il est profondément paradoxal de voir qu’une société qui a désormais écarté Dieu, et qui, à travers ses lois ( avortement) présentes et ses projets de lois futurs ( euthanasie) , s’apprête à choisir la mort, s’autorise pourtant à juger des communautés portées par la parole de l’Évangile, seul chemin vers la vie, la vraie. Une société qui renonce à toute transcendance prétend désormais définir ce qu’est une “bonne” spiritualité, une “bonne” foi, une “bonne” religion, acceptable tant qu’elle ne dérange pas l’ordre culturel dominant. Ce renversement est vertigineux : ceux qui ne croient plus à la Vie éternelle s’arrogent le droit de juger ceux qui orientent toute leur existence vers elle.


