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ABUS chez les religieuses de Montmartre : « Parfois les évêques n’osent pas s’immiscer »

credit Benedictines de Montmartre
credit Benedictines de Montmartre
« L’évêque n’était pas dans la salle capitulaire : on l’invitait à prendre un thé et des gâteaux dans la salle d’à côté. » Cet épisode illustre les dysfonctionnements institutionnels et les manques de vigilance

Dans un entretien accordé à La Croix, Mère Marie-Élie Hancock, religieuse bénédictine et prieure générale depuis 2020, s’exprime à la suite de la remise du rapport de la Commission sur les abus spirituels et l’emprise psychologique. Elle replace ce document dans un chemin engagé depuis plusieurs années, rappelant qu’il « confirme un élan dans lequel nous sommes depuis 2014 ». Le rapport est présenté comme une étape structurante, destinée à donner une forme claire et partagée à une réalité déjà largement connue à l’intérieur de la congrégation.

Mère Marie-Élie Hancock – capture Facebook

La mère prieure générale souligne l’effet particulier de la mise par écrit. « Je ne peux pas dire que j’aie appris grand-chose, mais le fait de le voir écrit noir sur blanc est différent », explique-t-elle. Le rapport permet, selon ses mots, de « mettre toutes nos souffrances en commun pour les mettre à la lumière ».

Une démarche qu’elle reconnaît comme « humiliante », car elle touche à l’intimité de la vie religieuse, mais qu’elle juge nécessaire pour avancer dans un processus de vérité et de réparation.

Interrogée sur les raisons pour lesquelles l’emprise a pu durer si longtemps, Mère Marie-Élie Hancock décrit un ensemble de facteurs convergents. « Nous n’avions aucune formation au droit canonique ou aux sciences humaines », souligne-t-elle, évoquant également l’interdiction d’accès aux bibliothèques, l’absence d’accompagnement spirituel extérieur et la fermeture progressive de la congrégation sur elle-même. « Quand on a 20 ans et qu’on entre dans la vie religieuse, on arrive pleine de confiance dans un monde complètement inconnu », rappelle-t-elle, soulignant l’impossibilité, pour de jeunes sœurs, de discerner le caractère anormal de certaines pratiques.À cet isolement s’ajoutaient des dispositifs de contrôle stricts. « Coupure avec les familles, pas de possibilité de parler à des prêtres, pas d’accès à internet, courrier contrôlé, parloirs écoutés », énumère-t-elle. Dans de telles conditions, précise-t-elle, « quand bien même nous aurions voulu faire un signalement, nous n’aurions pas pu ». Le système d’emprise apparaît ainsi comme profondément structuré et durable.

La question de la vigilance ecclésiale est abordée de manière factuelle. Mère Marie-Élie Hancock rappelle que certaines obligations canoniques n’ont pas été exercées, notamment les visites régulières et la transmission des rapports aux autorités compétentes. Elle évoque également le rôle limité de l’ordinaire du lieu. L’épisode de l’évêque écarté du vote de la prieure générale est à cet égard révélateur : « Une fois le vote effectué, on lui demandait de confirmer le choix. » Elle précise qu’un évêque confronté à cette situation « avait été furieux », mais qu’il « n’arrivait pas à s’imposer » face à la supérieure de l’époque.

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De cette expérience découle une réflexion plus large sur le gouvernement de l’Église. « Parfois les évêques n’osent pas s’immiscer. Mais Rome, c’est loin », observe-t-elle. La mère prieure générale plaide ainsi pour un exercice plus effectif du ministère de vigilance, y compris dans les instituts de droit pontifical, et pour un accompagnement de proximité susceptible de prévenir de graves défaillances.L’entretien aborde également la reconnaissance des abus spirituels comme une réalité spécifique. « Les neurosciences ont permis de comprendre qu’un abus de conscience peut faire autant de dégâts qu’un viol », affirme-t-elle, insistant sur la profondeur et la durée des blessures engendrées. Cette prise de conscience engage la vie religieuse à renforcer ses cadres de discernement et de protection afin qu’elle demeure « un lieu sûr ».

Enfin, Mère Marie-Élie Hancock évoque les suites concrètes données aux recommandations de la Commission. « Nous avons déjà engagé un travail de consultation des sœurs pour notre prochain chapitre », explique-t-elle, mentionnant des sujets tels que le charisme, l’habit, la place des familles et les modes de gouvernance. Elle insiste également sur la nécessité de garde-fous solides et sur l’accompagnement des victimes, sœurs et anciennes sœurs.

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Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui espèrent que les réformes et les changements qui s’amorceront sauront répondre aux défaillances mises au jour sans dénaturer le trésor de la vie religieuse cloîtrée. La clarification des responsabilités, la formation et l’exercice d’une vigilance réelle sont nécessaires. Mais une autre tentation existe, plus insidieuse, celle de laisser les erreurs du passé servir de fondement à une remise en cause globale de la vocation monastique elle-même.Le risque serait alors de substituer à une emprise ancienne une pression d’un autre ordre, qui, au nom des abus commis, voudrait imposer un alignement sur des catégories et des attentes  » idéologiques « étrangères à la vie religieuse.

Sous couvert de réforme, certaines conceptions pourraient réduire progressivement la vocation contemplative à une fonction sociale, transformer les sœurs en agents religieuses à vocation socio-culturelle, et les monastères en de simples maisons d’hôtes, ouvertes à tous les vents et à toutes les demandes.Une telle évolution ferait courir le danger d’un appauvrissement spirituel profond. La clôture, le silence, la stabilité et la séparation d’avec le monde ne sont pas des vestiges à corriger, mais des éléments constitutifs d’une vie donnée à Dieu pour l’Église et pour le monde. Faire des couvents des lieux d’accueil indistincts ou des plateformes d’activités permanentes reviendrait à méconnaître la nature propre de la vocation monastique.L’enjeu est donc délicat. Il ne s’agit ni de relativiser les fautes commises ni de sacraliser des pratiques déviantes, mais de veiller à ce que les réformes nécessaires ne soient pas dictées par une logique idéologique ou par une volonté de conformité au monde. La vie religieuse cloîtrée ne pourra être réellement protégée et purifiée que si elle demeure fidèle à ce qu’elle est par essence, une recherche radicale de Dieu, vécue dans l’obéissance, la liberté intérieure et une authentique communion ecclésiale.

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