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Le sénateur Pierre Ouzoulias stigmatise les « vestiges folkloriques » du catholicisme

crèche vivante à Rome - DR
crèche vivante à Rome - DR
Cette dérive du langage est désormais bien ancrée. Ce qui relevait hier de l’héritage historique, culturel et religieux devient aujourd’hui suspect, requalifié en intrusion dérangeante dans l’espace public. Ce qui procédait de la continuité d’une histoire est présenté comme une stratégie délibérée. L’identité est ainsi disqualifiée en « identitaire »

Réponse au Sénateur Ouzoulias par Philippe Marie

Ironie révélatrice, c’est dans les colonnes de La Croix, journal « dit » catholique, que le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, élu des Hauts-de-Seine et vice-président du Sénat, a choisi d’expliquer aux chrétiens comment ils devraient désormais comprendre, vivre et montrer leur foi. Après avoir dénoncé un prétendu « entrisme catholique », il invite à renoncer à ce qu’il qualifie de« vestiges folkloriques d’un temps qui ne reviendra pas », visant notamment les crèches de Noël. Une prise de position qui révèle moins un souci de laïcité qu’une remise en cause profonde de l’identité chrétienne de la France, volontairement confondue avec « l’identitaire », de sa mémoire historique et de la signification théologique même de la Nativité.

En visant notamment les crèches de Noël, Pierre Ouzoulias ne s’en prend pas à un simple décor de mairie. Il vise un signe. Un signe ancien, central, constitutif à la fois de la foi chrétienne et de l’histoire française. Lorsqu’il parle d’« entrisme catholique » puis appelle les chrétiens à cesser de défendre des « vestiges folkloriques », il opère une inversion idéologique. Ce n’est plus la laïcité qui se durcit, c’est la présence chrétienne qui devient suspecte par principe.

Sénateur Pierre Ouzoulias

Cette dérive du langage est désormais bien ancrée. Ce qui relevait hier de l’héritage historique, culturel et religieux devient aujourd’hui suspect, requalifié en « intrusion dérangeante » dans l’espace public. Ce qui procédait de la continuité d’une histoire est présenté comme une stratégie délibérée. L’identité est ainsi disqualifiée en « identitaire », la mémoire en prosélytisme masqué. La crèche, signe visible de la Nativité du Christ, se trouve alors reléguée au rang de folklore, c’est-à-dire d’un objet que l’on tolère à condition qu’il renonce à toute prétention à dire vrai.

Or cette logique s’inscrit dans une évolution plus large de l’usage du principe de laïcité. La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 n’a jamais été conçue comme un instrument d’effacement religieux, encore moins comme une arme dirigée contre une tradition particulière. Elle avait pour cadre et pour finalité la garantie de la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, dans le respect de l’ordre public. Elle visait à mettre fin à l’ingérence de l’État dans l’organisation des religions, non à reléguer celles-ci hors de la vie sociale.

Pourtant, au fil du temps, cette loi protectrice est devenue, dans certaines interprétations contemporaines, le cheval de Troie d’une lutte idéologique contre le christianisme et contre l’histoire même qu’il a façonnée. La laïcité, pensée à l’origine comme un cadre de liberté, est ainsi progressivement détournée en principe de suspicion, servant non plus à garantir le pluralisme, mais à neutraliser toute manifestation visible de l’héritage chrétien, comme si rappeler ce passé constituait désormais une faute civique.

L’affaire d’Asnières-sur-Seine illustre concrètement cette logique. La décision du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, saisi par la Ligue des droits de l’Homme, ordonnant le retrait en urgence d’une crèche installée dans la mairie, a marqué une étape supplémentaire dans la radicalisation de l’interprétation de la laïcité. Le maire, Manuel Aeschlimann, a dénoncé une volonté de « gommer notre histoire et les racines chrétiennes de la France », rappelant que la crèche était perçue par les habitants, croyants ou non, comme un simple rappel historique de Noël, sans intention prosélyte.

Cet épisode n’est pas isolé. Il révèle une insécurité juridique croissante et, surtout, une évolution idéologique préoccupante. La laïcité ne se contente plus de garantir la neutralité de l’État, elle tend à sanctionner toute manifestation visible de l’héritage chrétien. Ce qui est admis ailleurs devient en France illégitime dès lors qu’il s’agit du catholicisme.

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Il faut pourtant rappeler une évidence. Aucune nation ne naît ex nihilo. Toute société est le fruit d’une histoire longue, faite de strates culturelles, religieuses et symboliques. Reconnaître l’identité chrétienne de la France ne signifie ni imposer une foi, ni nier la pluralité religieuse contemporaine, ni remettre en cause la liberté de conscience. Cela consiste à constater un fait historique. Pendant plus de quinze siècles, la France s’est construite dans un cadre chrétien. Son patrimoine, son calendrier, ses fêtes, ses institutions et une part essentielle de sa culture en portent la marque.Qualifier cette réalité d’« entrisme catholique » relève donc d’une disqualification idéologique. L’entrisme suppose une stratégie de conquête.

Or le christianisme n’entre pas dans l’histoire de France, il en est l’un des fondements. Transformer un héritage en soupçon permet ensuite de justifier son effacement progressif de l’espace public.

Cette disqualification repose aussi sur une lecture volontairement réductrice du récit évangélique. Pierre Ouzoulias affirme que la Nativité, dans sa « réalité matérielle », ne serait décrite que par l’évangéliste Luc, et que l’analyse historico-critique conduirait à relativiser la représentation traditionnelle de la crèche. L’argument se veut érudit, mais il est historiquement et théologiquement insuffisant.Il est exact que Saint Luc est le seul évangéliste à décrire explicitement la naissance de Jésus. Mais les Évangiles ne sont pas des reportages ethnographiques. Leur sobriété n’a jamais été comprise par l’Église comme une invitation à dissoudre le sens du texte dans des reconstructions architecturales. Ce qui importe dans le récit de Saint Luc n’est pas la typologie exacte de l’habitat palestinien du Ier siècle, mais le signe que l’évangéliste met volontairement en avant.

Le débat philologique sur le terme grec κατάλυμα, qui désigne une pièce d’accueil plutôt qu’une auberge, ne contredit en rien la tradition de la crèche. Il la confirme. Car le texte ne dit pas seulement que l’Enfant est né dans une maison, mais qu’il a été couché dans une mangeoire, φάτνη, lieu réservé aux animaux. Ce détail est central. Les anges eux-mêmes en font un signe d’identification, « vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Lc 2,12).Dès les premiers siècles, la tradition chrétienne a compris ce point. Justin Martyr au IIᵉ siècle, puis Origène au IIIᵉ, situent la naissance du Christ dans une grotte de Bethléem, tradition enracinée dans la mémoire des lieux. La basilique de la Nativité, édifiée au IVᵉ siècle, atteste cette continuité. Il ne s’agit donc pas d’une invention médiévale, mais d’une réception ancienne et cohérente du témoignage évangélique.

Surtout, la crèche ne prétend jamais être une reconstitution archéologique. Elle est une confession théologique. Elle relève de la logique même de l’Incarnation, selon laquelle le Verbe éternel de Dieu s’est fait chair, dans un lieu, un temps, une pauvreté assumée. Comme le rappelle le pape François, « représenter l’événement de la naissance de Jésus équivaut à annoncer le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu avec simplicité et joie » (Le merveilleux signe de la crèche, §1). Il ajoute que « la crèche est comme un Évangile vivant, qui découle des pages de la Sainte Écriture » (§1).

Contrairement à ce qu’affirme Pierre Ouzoulias, la crèche n’est donc pas une parabole dépendante du lieu où elle est installée. Elle n’est pas un récit à contextualiser, mais un signe sacramentel qui met le lieu en question. C’est précisément pour cela qu’elle est la plus pertinente dans les espaces de pouvoir, d’administration et de prospérité. Elle rappelle silencieusement que Dieu n’est pas né dans un palais, que la richesse n’est pas un absolu, et que toute autorité humaine est relative.Le pape François est explicite lorsqu’il écrit vouloir soutenir la tradition d’installer la crèche « sur les lieux de travail, dans les écoles, les hôpitaux, les prisons, sur les places publiques » (§1). Loin d’être déplacée dans l’espace commun, la crèche y est pleinement légitime. Elle ne contraint personne, elle témoigne.

Réduire la crèche à un « vestige folklorique », c’est donc réduire le christianisme lui-même à une survivance culturelle. Or le christianisme n’est ni une idéologie évolutive, ni une sagesse à réinventer pour rester acceptable. Il repose sur un événement irréversible. « Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et pour les siècles » (He 13,8). Le christianisme ne se réinvente pas, il se transmet.La question posée par les propos de Pierre Ouzoulias dépasse ainsi largement le cas d’une crèche de Noël. Elle touche à la conception même de la laïcité et du vivre-ensemble. Une République sûre d’elle-même n’a pas besoin d’effacer son histoire pour garantir la liberté. Elle a besoin de la reconnaître pour ne pas sombrer dans une ségrégation idéologique douce, où les catholiques sont tolérés tant qu’ils se taisent.

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