Ce jeudi 8 janvier 2025 , en ouvrant son homélie lors de la messe du deuxième jour du Consistoire extraordinaire, par l’exhortation johannique « Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres », le pape Léon XIV situe d’emblée l’événement sur un terrain théologique précis : celui de l’amour reçu de Dieu et vécu comme principe d’unité ecclésiale. L’homélie ne relève ni du discours programmatique ni de la stratégie institutionnelle. Elle s’inscrit dans un registre spirituel dense, à forte portée ecclésiologique, visant à recentrer l’exercice de la responsabilité dans l’Église sur ses fondements les plus essentiels.Le fil conducteur du texte repose sur une méditation du mot Consistorium, relu à partir du verbe consistere, « s’arrêter ». Dans une société marquée par la vitesse, l’accumulation des urgences et la tentation de l’activisme, le pape propose une véritable théologie de l’arrêt. S’arrêter devient un acte prophétique. Il ne s’agit ni d’une fuite ni d’un renoncement à l’action, mais d’un temps spirituel nécessaire pour discerner. Sans cet arrêt, avertit-il en s’appuyant sur saint Paul, l’Église risque de courir « à l’aveuglette », de disperser ses forces et de perdre de vue sa finalité.
C’est dans ce cadre que prend tout son poids l’affirmation : « Nous ne sommes pas ici pour promouvoir des “agendas” – personnels ou collectifs ». Par cette phrase volontairement sobre et directe, Léon XIV opère une clarification décisive sur la nature du Consistoire. Il refuse explicitement toute lecture de l’assemblée comme un lieu de confrontation de projets idéologiques, d’intérêts ou de rapports de force, qu’ils soient individuels ou portés par des groupes structurés.
Sur le plan théologique, ce refus des agendas renvoie à une distinction fondamentale entre le projet humain et le dessein de Dieu. Un agenda est par définition programmatique, orienté vers des objectifs définis à l’avance, souvent mesurables et idéologiques. Le discernement ecclésial, au contraire, suppose une disponibilité intérieure à une volonté qui précède toute planification et qui dépasse toute projection humaine, « autant le ciel est élevé au-dessus de la terre ». En rappelant cela, le pape souligne que l’autorité dans l’Église n’est jamais auto-référentielle. Elle se reçoit avant de s’exercer.Cette mise en garde prend une portée particulière dans un contexte où la vie de l’Église est fréquemment interprétée à travers des catégories politiques ou sociologiques. Léon XIV rappelle que le Consistoire n’est ni un parlement ecclésiastique ni un conseil d’administration. Il est un acte spirituel, placé sous le signe de l’humilité et de l’écoute. La synodalité elle-même ne peut être authentique que si elle est libérée de toute logique de conquête ou d’imposition.
Cette exigence de discernement trouve son centre dans l’Eucharistie. Le pape invite à déposer sur l’autel les désirs, les pensées et les projets, afin qu’ils soient purifiés et transformés dans l’unique Sacrifice du Christ. L’unité de l’Église ne procède pas de la convergence des opinions ni de la négociation des équilibres, mais de la communion au même Corps livré. C’est dans cette perspective qu’il affirme: « Notre Collège, bien que riche de nombreuses compétences et talents remarquables, n’est pas appelé à être, en premier lieu, une équipe d’experts, mais une communauté de foi ».Par cette formule, Léon XIV ne déprécie ni l’intelligence ni les compétences. Il en reconnaît explicitement la valeur et la richesse. Mais il en relativise le statut.
L’expertise ne fonde pas l’identité ecclésiale. Elle n’en est jamais le principe premier. L’Église n’est pas une organisation régie avant tout par des critères d’efficacité, de performance ou de technicité. Elle est un mystère de communion, né de la foi et nourri par la grâce.
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D’un point de vue théologique, cette affirmation s’inscrit clairement dans une ecclésiologie sacramentelle. La communion précède la fonction. La foi précède la compétence. Les talents personnels ne deviennent réellement féconds que lorsqu’ils sont offerts au Seigneur et intégrés dans la dynamique d’un corps, où chacun reçoit autant qu’il donne. Le Collège n’est donc pas la somme de spécialistes, mais un sujet ecclésial unifié par la foi et ordonné par la Providence.Cette hiérarchie protège l’Église de deux dérives opposées mais complémentaires : l’élitisme intellectuel, qui absolutise le savoir, et le pragmatisme pastoral, qui mesure toute chose à l’aune de l’efficacité immédiate. Léon XIV rappelle que la fécondité de l’action ecclésiale découle d’abord de la fidélité à l’Esprit, et non de la sophistication des méthodes ou de la pertinence des stratégies.
Le pape inscrit cette vision dans la continuité du magistère récent en rappelant la spiritualité de communion développée par Jean-Paul II. L’amour chrétien y est présenté comme trinitaire et relationnel. Il ne s’agit pas d’une simple exigence morale, mais d’une participation réelle au mystère de la Trinité qui habite l’Église et chaque baptisé.
Dans cette lumière, l’« arrêt » du Consistoire apparaît comme un acte d’amour concret : amour de Dieu dans la prière et le silence, amour fraternel dans l’écoute mutuelle, amour pastoral dans le fait de porter devant Dieu les peuples confiés aux pasteurs.
En évoquant enfin la « beauté polyédrique » de l’Église, expression reprise de François, Léon XIV articule diversité et unité. Le Consistoire devient le signe visible d’une catholicité vécue, où la pluralité des cultures, des histoires et des sensibilités ne fragilise pas la communion, mais en révèle la richesse. Face à une humanité marquée par de profondes fractures, abondance et misère, satiété et faim, le pape reconnaît le sentiment d’insuffisance des pasteurs. Mais il recentre l’espérance sur l’évangile de la multiplication des pains : discerner ensemble les dons que Dieu continue de fournir, les offrir avec foi, afin que personne ne manque du nécessaire.
La conclusion, empruntée à Augustin d’Hippone, donne la clé spirituelle de l’ensemble. Reconnaître que tout est don, y compris ce qui précède la prière, conduit à une attitude de dépendance confiante. La supplication finale, « Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux », résume la vision du pape : une Église qui ne se gouverne ni par des agendas idéologiques à défendre ni par des compétences à exhiber, mais par la foi partagée, le discernement humble et la communion vécue. Une Église qui accepte de s’arrêter devant Dieu pour mieux se remettre en marche à la lumière de l’Esprit.
CONSISTOIRE EXTRAORDINAIRE
HOMÉLIE DE SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIV
Basilique Saint-Pierre
Jeudi 8 janvier 2026
« Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour vient de Dieu » (1 Jn 4, 7). La liturgie nous propose cette exhortation alors que nous célébrons le Consistoire extraordinaire : un moment de grâce où s’exprime notre unité au service de l’Église.
Comme nous le savons, le mot Consistoire, Consistorium, “assemblée”, peut être lu à la lumière de la racine du verbe consistere, c’est-à-dire “s’arrêter”. Et en effet, nous nous sommes tous “arrêtés” pour être ici : nous avons suspendu pour un certain temps nos activités et renoncé à des engagements même importants, pour nous retrouver afin de discerner ce que le Seigneur nous demande pour le bien de son Peuple. C’est déjà en soi un geste très significatif, prophétique, en particulier dans le contexte de la société frénétique dans laquelle nous vivons. Il rappelle en effet l’importance, dans tout parcours de vie, de s’arrêter pour prier, écouter, réfléchir et ainsi recentrer de mieux en mieux notre regard sur le but, en y dirigeant tous nos efforts et toutes nos ressources, afin de ne pas risquer de courir à l’aveuglette ou de faire du vent inutilement, comme le met en garde l’apôtre Paul (cf. 1 Co 9, 26).
Nous ne sommes pas ici pour promouvoir des “agendas” – personnels ou collectifs –, mais pour confier nos projets et nos inspirations au discernement qui nous dépasse « autant le ciel est élevé au-dessus de la terre » (Is 55, 9) et qui ne peut venir que du Seigneur.
C’est pourquoi il est important que maintenant, dans l’Eucharistie, nous déposions nos désirs et nos pensées sur l’autel, ainsi que le don de notre vie, en les offrant au Père en union au Sacrifice du Christ, pour les retrouver purifiés, illuminés, fondus et transformés, par la grâce, en un seul Pain. Ce n’est qu’ainsi, en effet, que nous saurons vraiment écouter sa voix, en l’accueillant dans le don que nous sommes les uns pour les autres : raison pour laquelle nous sommes réunis.
Notre Collège, bien que riche de nombreuses compétences et talents remarquables, n’est pas appelé à être, en premier lieu, une équipe d’experts, mais une communauté de foi, dans laquelle les dons que chacun apporte, offerts au Seigneur et rendus par Lui, produisent, selon sa Providence, le plus grand fruit.
D’ailleurs, l’Amour de Dieu, dont nous sommes les disciples et les apôtres, est un Amour “trinitaire”, “relationnel”, source de cette spiritualité de communion dont l’Épouse du Christ vit et veut être la maison et l’école (cf. Lett. ap. Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, 43). Saint Jean-Paul II, souhaitant sa croissance au début du troisième millénaire, la définissait comme un « regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés » (ibid.).
Notre “arrêt” est alors avant tout un grand acte d’amour – envers Dieu, envers l’Église, envers les hommes et les femmes du monde entier –, par lequel nous nous laissons modeler par l’Esprit : avant tout dans la prière et le silence, mais ensuite aussi en nous regardant dans les yeux, en nous écoutant les uns les autres et en nous faisant la voix, à travers le partage, de tous ceux que le Seigneur a confiés à notre sollicitude de pasteurs, dans les parties les plus diverses du monde. Un acte à vivre le cœur humble et généreux, en sachant que c’est par grâce que nous sommes ici, et qu’il n’y a rien, de ce que nous apportons, que nous n’ayons reçu comme un don et un talent à ne pas laisser se perdre, mais à investir avec prudence et courage (cf. Mt 25, 14-30).
Saint Léon le Grand enseignait que « c’est une chose grande et très précieuse aux yeux du Seigneur lorsque tout le peuple du Christ s’applique ensemble aux mêmes devoirs, et que tous les grades et tous les ordres […] collaborent dans un même esprit […]. Alors, disait-il, on nourrit les affamés, on habille ceux qui sont nus, on visite les malades, et personne ne cherche son propre intérêt, mais celui des autres » (Sermons, 88,4). C’est dans cet esprit que nous voulons travailler ensemble : l’esprit de ceux qui souhaitent que, dans le Corps mystique du Christ, chaque membre coopère de manière ordonnée au bien de tous (cf. Ep 4, 11-13), en exerçant avec dignité et plénitude son ministère sous la conduite de l’Esprit, heureux d’offrir et de voir mûrir les fruits de son travail, comme de recevoir et de voir croître ceux du travail des autres (cf. Saint Léon le Grand, Sermons, 88, 5).
Depuis deux millénaires, l’Église incarne ce mystère dans sa beauté polyédrique (cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti, 280). Cette assemblée en témoigne par la diversité des origines et des âges et par l’unité de la grâce et de la foi qui nous rassemble et nous fraternise.
Certes, nous aussi, face à la “grande foule” d’une humanité affamée de bien et de paix, dans un monde où la satiété et la faim, l’abondance et la misère, la lutte pour la survie et le vide existentiel désespéré continuent de diviser et de blesser les personnes, les nations et les communautés, aux paroles du Maître, « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6, 37), nous pouvons nous sentir comme les disciples : inadéquats et dépourvus de moyens. Mais Jésus nous répète : « Combien de pains avez-vous ? Allez voir » (Mc 6, 38), et cela, nous pouvons le faire ensemble. Nous ne parviendrons pas toujours à trouver des solutions immédiates aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Mais toujours, en tout lieu et en toute circonstance, nous pourrons nous aider mutuellement – et en particulier aider le Pape – à trouver les “cinq pains et deux poissons” que la Providence ne manque jamais de fournir là où ses enfants demandent de l’aide ; et à les accueillir, les remettre, les recevoir et les distribuer, enrichis de la bénédiction de Dieu et de la foi et de l’amour de tous, afin que personne ne manque du nécessaire (cf. Mc 6, 42).
Chers amis, ce que vous offrez à l’Église dans votre service, à tous les niveaux, est une grande chose, très personnelle et profonde, unique pour chacun et précieuse pour tous ; et la responsabilité que vous partagez avec le Successeur de Pierre est grave et lourde.
C’est pourquoi je vous remercie de tout cœur, et je voudrais conclure en confiant nos travaux et notre mission au Seigneur avec les paroles de saint Augustin : « Merci beaucoup d’avoir exaucé nos prières ; même celles que nous avons reçues avant de prier sont un don de toi, et de même, les reconnaître après les avoir reçues est un don de toi […]. Souviens-toi, Seigneur, que nous sommes poussière, et que c’est avec la poussière que tu as créé l’homme » (Confessions, 10, 31, 45). C’est pourquoi nous te disons : « Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux » (ibid.). »
Source Vatican


