Par Philippe Marie
À entendre certains responsables politiques, dont le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, toute référence au christianisme dans l’espace public relèverait désormais de l’« entrisme ». Au nom d’une conception ultra-militante de la laïcité, le problème est inversé : ce ne serait plus la laïcité qui se radicalise, mais la religion catholique qui deviendrait suspecte dès lors qu’elle rappelle son existence historique et culturelle.Il faut pourtant rappeler une évidence : toutes les nations sont le fruit d’une histoire. Aucune société ne naît ex nihilo. Langue, institutions, droit, calendrier, symboles collectifs et représentations morales s’enracinent toujours dans un héritage précis. Et partout dans le monde, les nations reconnaissent, explicitement ou implicitement, les éléments religieux qui ont façonné leur culture et leur identité.
Dans de nombreux pays à majorité musulmane, la primauté historique et culturelle de l’islam est pleinement reconnue et assumée. Elle est considérée comme un fait structurant de la nation, sans que cela soit automatiquement interprété comme une atteinte aux libertés publiques. Cette reconnaissance est même souvent invoquée pour expliquer des choix culturels, sociaux ou symboliques.
Pourquoi ce qui est admis ailleurs deviendrait-il illégitime en France au nom de la peur d’un entrisme religieux qui serait le seul fait des catholiques de France ?
Pourquoi les musulmans peuvent-ils, à juste titre, reconnaître la centralité de l’islam dans l’histoire des pays qu’il a façonnés, tandis que les catholiques se verraient interdire de reconnaître la primauté historique du christianisme dans la construction de la France ? Cette asymétrie interroge moins la neutralité que le rapport particulier, et de plus en plus conflictuel, entretenu avec le catholicisme.
L’affaire d’Asnières-sur-Seine illustre concrètement cette dérive. Saisi par la Ligue des droits de l’Homme, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a estimé qu’il y avait « urgence » à retirer la crèche de Noël installée dans la mairie, sous peine d’une amende de 100 euros par jour de retard. Une urgence d’autant plus contestée que, dans des affaires comparables, notamment à Montpellier ou à Lyon, les juridictions administratives n’avaient jamais retenu un tel caractère d’urgence, créant une insécurité juridique selon les communes.
Le maire d’Asnières-sur-Seine, Manuel Aeschlimann, a dénoncé cette décision en expliquant avoir trouvé une parade en déplaçant la crèche de quelques mètres à l’extérieur de l’Hôtel de Ville. Il déclarait alors : « On pourrait en sourire mais c’est une attaque d’activistes zélés qui veulent gommer notre histoire et les racines chrétiennes de la France. Petit à petit, ils finissent par y arriver ».Dans un message publié sur les réseaux sociaux, il ajoutait : « Noël, c’est la naissance de Jésus. La crèche est le symbole de cet événement. C’est juste un rappel historique, aucunement du prosélytisme. Musulmans, juifs, athées, agnostiques, les Asniérois approuvent. C’est ma conception du vivre ensemble et de la laïcité, dans le respect des croyances de chacun ». Et de dénoncer, en creux, un discours politique « très conflictuel » qui « ose même parler d’entrisme catholique ».
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Cet épisode n’est pas anecdotique. Il montre comment une laïcité radicalisée ne se contente plus d’organiser la neutralité de l’État, mais tend à sanctionner toute manifestation visible de l’héritage chrétien, même lorsqu’elle est présentée comme un simple rappel culturel et historique, sans intention prosélyte.Reconnaître l’identité chrétienne de la France ne signifie ni imposer une foi, ni nier la pluralité religieuse contemporaine, ni remettre en cause la liberté de conscience. Cela consiste simplement à constater un fait historique. La France s’est construite pendant plus de quinze siècles dans un cadre chrétien. Son patrimoine, ses fêtes, ses institutions, sa toponymie et une part essentielle de sa culture en portent la trace.
La laïcité issue de la loi de 1905 n’a jamais eu pour vocation d’effacer ces racines ni de mener à un athéisme intégriste . Elle garantit la liberté de culte et la séparation des pouvoirs, non l’amnésie collective. Transformer la laïcité en instrument de suspicion permanente à l’égard du catholicisme, c’est la détourner de son esprit.
L’accusation d’« entrisme catholique » apparaît ainsi comme le symptôme d’une dérive plus profonde. Le véritable entrisme consiste à utiliser la laïcité pour imposer une vision idéologique unique, dans laquelle toute référence chrétienne devient suspecte par principe.Cette logique conduit à une situation préoccupante : les catholiques sont tolérés tant qu’ils se taisent, acceptés tant qu’ils renoncent à rappeler ce que fut l’histoire de la France. À terme, cette dynamique prépare une forme de ségrégation idéologique douce, mais bien réelle, où une partie de la population est invitée à disparaître symboliquement de l’espace public.
La question posée par l’affaire d’Asnières, comme par les propos du sénateur Pierre Ouzoulias, dépasse donc largement le cas d’une crèche de Noël. Elle touche à la conception même de la laïcité et du vrai vivre ensemble et de la véritable inclusion. Une République sûre d’elle-même n’a pas besoin d’effacer son histoire pour garantir la liberté. Elle a, au contraire, besoin de la reconnaître pour ne pas sombrer dans l’exclusion au nom de la neutralité.


