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Crise du régime iranien : les chrétiens sont entre persécutions accrues et visibilité symbolique

( à droite) Représentation de la Vierge Marie dans la nouvelle station de métro à Téhéran
( à droite) Représentation de la Vierge Marie dans la nouvelle station de métro à Téhéran
Alors que l’Iran est secoué par une nouvelle vague de manifestations contre l’hyperinflation et la vie chère, les déclarations du président américain Donald Trump viennent accentuer la fragilité d’un régime déjà confronté à une contestation intérieure profonde

La situation des chrétiens iraniens apparaît plus que jamais révélatrice des contradictions et des lignes de fracture du pouvoir. Dans ce contexte explosif , le président Donald Trump a déclaré : « Nous sommes prêts, armés et parés à intervenir » , ce message publié sur Truth Social, oa résonné comme un avertissement direct à l’adresse des autorités iraniennes. Vendredi 2 janvier, alors que l’Iran enregistrait ses premières victimes depuis le début des manifestations contre la vie chère, le président américain a affirmé que « si l’Iran tire sur des manifestants pacifiques et les tue violemment, comme c’est souvent le cas, les États-Unis d’Amérique viendront à leur secours ».

Ces déclarations interviennent après plusieurs jours de mobilisation à travers le pays, marqués par des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, qui ont fait au moins six morts. Les autorités iraniennes ont immédiatement dénoncé des propos « provocateurs », réaffirmant leur droit à défendre la souveraineté nationale face à toute ingérence étrangère. Ce durcissement du ton international s’ajoute à une crise économique et sociale déjà aiguë, nourrie par l’hyperinflation, l’effondrement du rial et un mécontentement populaire de plus en plus ouvertement politique.

C’est dans ce climat de tension extrême, à la fois intérieure et diplomatique, que le régime iranien a multiplié des gestes symboliques à l’égard des chrétiens, destinés à projeter une image de stabilité et de coexistence.

Le 13 octobre, les autorités ont inauguré à Téhéran la station de métro « Sainte Vierge Marie », située dans le sixième arrondissement de la capitale, à proximité immédiate de la cathédrale Saint-Sarkis de l’Église apostolique arménienne. Présentée comme un hommage au patrimoine chrétien du pays, cette inauguration a été largement relayée par les médias d’État.

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Les couloirs de la station sont décorés de bas-reliefs représentant le Christ marchant sur l’eau et la Vierge Marie en prière, accompagnés d’une inscription affirmant que le message de Jésus-Christ était le salut des êtres humains face aux ténèbres, à l’ignorance, à la corruption, à la dépravation et à la discrimination. La figure de Marie, également honorée dans l’islam, a été mise en avant pour illustrer une coexistence religieuse revendiquée. Mais cette visibilité symbolique contraste fortement avec la réalité vécue par les chrétiens dans le pays.Au moment même de cette inauguration, plusieurs organisations de défense des droits humains alertaient sur une intensification sans précédent de la répression contre les chrétiens, en particulier les convertis issus de l’islam. Posséder une bible en langue persane peut conduire à l’emprisonnement, et toute célébration chrétienne en persan demeure strictement interdite. Les autorités assimilent fréquemment la pratique du christianisme par des convertis à une atteinte à la sécurité nationale.

Le christianisme en Iran est pourtant l’un des plus anciens du Proche-Orient. Présent dès le IIᵉ siècle dans le contexte du zoroastrisme perse, il s’est développé à la faveur des échanges entre la Mésopotamie, la Syrie et la Perse. Selon la tradition, l’Église de Perse aurait été fondée par l’apôtre Thomas. Malgré les guerres, les déplacements forcés et les persécutions, des communautés chrétiennes durables se sont enracinées sur le territoire iranien.

Aujourd’hui, cette présence chrétienne demeure majoritairement non persophone, essentiellement arménienne et assyrienne. Elle représenterait environ 200 000 fidèles, concentrés principalement à Téhéran et à Ispahan, notamment dans le quartier historique de la Nouvelle-Djoulfa.

Les Arméniens constituent la principale communauté chrétienne du pays. Installés massivement à partir du XVIIᵉ siècle par le chah Abbas Ier, ils ont joué un rôle majeur dans la vie économique et culturelle de la Perse, notamment par le commerce et l’imprimerie.La Constitution iranienne reconnaît officiellement les chrétiens comme « gens du Livre » et leur réserve trois sièges au Parlement. Mais cette reconnaissance demeure largement formelle. Les chrétiens sont exclus de nombreux postes administratifs, militaires et universitaires. Les écoles chrétiennes ont perdu leur autonomie après la révolution islamique de 1979, leurs programmes sont contrôlés par l’État, et les activités religieuses font l’objet d’une surveillance constante.

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La situation des chrétiens convertis issus de l’islam est la plus préoccupante. Selon un rapport publié en janvier 2025 par plusieurs organisations de défense des droits humains, au moins 96 chrétiens ont été condamnés en 2024, soit quatre fois plus qu’en 2023. Le total des peines prononcées atteint 263 années de prison cumulées. Près de 90 % des condamnés sont des convertis, dont la simple pratique de la foi chrétienne est assimilée à un crime contre l’État.Dans le contexte actuel, marqué par la colère populaire, la crispation du régime et les menaces internationales, ces minorités apparaissent particulièrement vulnérables. Le pouvoir iranien, sous pression, renforce son contrôle intérieur tout en cherchant à afficher des signes de reconnaissance culturelle à destination de l’extérieur.

Le contraste demeure saisissant. Tandis que le régime érige dans la pierre une station de métro dédiée à la Sainte Vierge, des chrétiens vivent dans la clandestinité, surveillés, arrêtés, parfois condamnés à de lourdes peines pour leur foi. Le christianisme est toléré comme héritage historique et patrimonial, mais combattu dès qu’il devient une réalité spirituelle vécue par des Iraniens.

À l’heure où la contestation populaire fragilise un peu plus chaque jour le régime des mollahs, une question demeure en suspens pour les chrétiens d’Iran. Une éventuelle chute du pouvoir actuel augurerait-elle d’un avenir plus favorable pour leur liberté religieuse, ou ouvrirait-elle une période d’incertitude supplémentaire ? Nul ne peut aujourd’hui préjuger de l’issue politique des crises qui secouent le pays, ni de la nature d’un éventuel pouvoir de transition.Une chose, toutefois, s’impose avec évidence. Dans l’état actuel des choses, il paraît difficile d’imaginer une situation plus défavorable que celle que connaissent aujourd’hui les chrétiens iraniens, en particulier les convertis, exposés à la prison, à la clandestinité et à une surveillance constante pour la seule raison de leur foi. Dans un pays où le christianisme est reconnu comme mémoire culturelle mais réprimé comme choix spirituel, beaucoup estiment qu’il sera difficile de faire pire en matière de persécution. Reste à savoir si un changement politique, quel qu’il soit, saura enfin transformer cette visibilité symbolique en une liberté réelle.

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