Par un prête diocésain
Nous recevons de nombreux textes de prêtres et de laïcs. Nous en publions certains. Celui-ci nous est adressé par un prêtre du diocèse de Lille, qui souhaite réagir à l’entretien récemment accordé par Christian Salenson dans un journal catholique sur le dialogue islamo-chrétien :
« Comme prêtre, engagé dans l’accompagnement des fidèles et confronté concrètement aux questions de foi dans un contexte de pluralité religieuse, je ne peux rester indifférent aux propos tenus dans cet entretien. Ils rejoignent des préoccupations bien réelles, mais aussi des confusions que je rencontre régulièrement dans le ministère pastoral. L’entretien proposé repose sur une idée séduisante en apparence, le dialogue avec l’islam permettrait au chrétien de devenir davantage lui-même, et l’altérité religieuse serait une richesse nécessaire à la foi. Mais une telle affirmation, si elle n’est pas clarifiée, introduit une confusion grave dans l’intelligence catholique de la vérité et de la charité.
Car la foi de l’Église n’enseigne pas que toutes les religions se valent ni qu’elles conduisent également à Dieu. Elle affirme au contraire que Jésus-Christ est l’unique Sauveur du monde. « Je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14, 6). Cette parole du Christ n’est pas une opinion parmi d’autres, elle est le cœur de la Révélation que nous avons mission de transmettre fidèlement. Dès lors, peut-on dire que le chrétien a besoin de la foi musulmane pour grandir dans la sienne ? Non. Le chrétien a besoin du Christ, de sa grâce, des sacrements, de la Parole de Dieu. Dans la vie paroissiale, je constate souvent que c’est dans la prière, dans l’Eucharistie et dans la conversion personnelle que la foi se fortifie réellement. La rencontre avec d’autres croyants peut susciter des questions, provoquer un approfondissement, mais elle ne constitue en rien une source de vérité équivalente ou complémentaire. Dire le contraire reviendrait à relativiser la plénitude de la Révélation confiée à l’Église.
Il faut rappeler un point fondamental, avec clarté et sans haine. L’islam, malgré certains éléments de vérité qu’il peut contenir, ne reconnaît pas la divinité du Christ, ni la Trinité, ni la Rédemption. Sur ces points centraux, il est objectivement dans l’erreur. Le dire n’est pas insulter, ce n’est pas mépriser, c’est simplement affirmer ce que la foi catholique enseigne.
Il n’y a qu’un seul Dieu, un seul Père, et Abraham est bien le père des croyants, reconnu également par les musulmans. Mais cette reconnaissance commune ne suffit pas à établir une unité dans la foi, car elle ne conduit pas à la pleine révélation de Dieu en Jésus-Christ. Elle ne peut donc justifier ni une confusion doctrinale, ni l’effacement des différences essentielles.
Le Catéchisme de l’Église catholique reconnaît que les musulmans adorent le Dieu unique (CEC, 841), mais il ne dit jamais que leur foi est équivalente à la foi chrétienne ni qu’elle conduit à la même plénitude de vérité.
Dans l’accompagnement des personnes, notamment des jeunes confrontés à des questions interreligieuses, je vois combien cette clarté est nécessaire. Le flou n’aide pas à aimer, il désoriente. La charité chrétienne ne consiste pas à taire ces différences essentielles. Elle consiste à les exprimer avec respect, mais aussi avec fidélité. Car aimer son prochain, ce n’est pas seulement l’accueillir tel qu’il est, c’est vouloir pour lui le bien le plus grand, c’est-à-dire la connaissance de la vérité et l’accès au Salut.
Le prophète Ézéchiel donne une image saisissante, celle de la sentinelle (Ézéchiel 33). Si elle voit venir le danger et ne prévient pas, elle porte une responsabilité. Cette image éclaire la mission chrétienne et, pour un prêtre, elle prend un relief particulier. Se taire au nom d’un dialogue apaisé peut devenir une faute contre la charité. Car la vérité n’est pas une arme contre l’autre, elle est une lumière pour lui.
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C’est pourquoi la mise en cause de l’apologétique dans l’entretien de Christian Salenson est profondément contestable. L’Écriture elle-même demande aux chrétiens d’« être toujours prêts à rendre raison de l’espérance qui est en eux » (1 Pierre 3, 15). Dans la prédication comme dans les échanges personnels, cette exigence est constante. Loin d’être un manque de foi, l’apologétique est un acte de charité intellectuelle, elle cherche à éclairer, à répondre, à dissiper les erreurs. L’Église n’a jamais renoncé à cette mission. Le concile Vatican II, souvent invoqué pour justifier une forme de relativisme, affirme clairement que « l’Église est, dans le Christ, comme le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, 1). Il ne dit pas que toutes les religions sont des voies équivalentes. De même, le décret Ad gentes rappelle que l’annonce de l’Évangile demeure une nécessité. Et la déclaration Dominus Iesus (2000) réaffirme avec force « l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église ».
Il faut donc refuser une confusion fréquente, celle qui consiste à opposer dialogue et annonce. Le dialogue est nécessaire, et dans certaines situations pastorales il est même indispensable, mais il ne remplace pas la mission. Il peut préparer les cœurs, instaurer une relation de confiance, permettre une meilleure compréhension. Mais s’il devient un espace où la vérité ne doit jamais être dite, alors il cesse d’être chrétien.
L’entretien évoque également l’idée que l’on n’aurait pas à « remettre l’autre en question », en prenant l’exemple de l’amitié. Mais cette comparaison est trompeuse. Une amitié véritable ne consiste pas à laisser l’autre dans ses erreurs graves. Elle implique au contraire une parole vraie, dite avec amour. Dans la direction spirituelle comme dans la confession, cette exigence est évidente. Saint Paul exhorte les chrétiens à « vivre dans la vérité et dans la charité » (Éphésiens 4, 15). Les deux ne s’opposent pas, elles se soutiennent. Dire que l’objectif n’est jamais la conversion de l’autre revient à contredire directement la mission confiée par le Christ, « Allez, de toutes les nations faites des disciples » (Matthieu 28, 19). Cette parole n’est pas une invitation facultative. Elle engage toute l’Église, et d’une manière particulière ceux qui ont reçu la charge de l’annoncer.
Il faut donc redire une vérité simple mais essentielle. On ne s’enrichit pas du fait que l’autre demeure dans l’erreur. On s’enrichit en cherchant ensemble la vérité, et en permettant à l’autre de la découvrir. La véritable altérité ne consiste pas à juxtaposer des convictions incompatibles, mais à marcher vers ce qui est vrai.
Oui, un chrétien peut devenir plus fervent en dialoguant avec un musulman, parce qu’il est conduit à approfondir sa propre foi. Mais cela ne signifie pas que les deux croyances se valent. Cela signifie que la rencontre oblige le chrétien à être plus cohérent, plus enraciné, plus missionnaire.
Aimer les musulmans, c’est les respecter, les défendre contre toute injustice. Mais aimer vraiment, c’est aussi ne pas leur cacher le Christ. Car si le Christ est vraiment la vérité, alors le plus grand service que l’on puisse rendre à quiconque, ce n’est pas de confirmer ses convictions, mais de lui ouvrir le chemin vers Celui qui sauve.
La charité sans la vérité devient une illusion. Et la vérité sans la charité devient une dureté. Le christianisme refuse ces deux dérives. Il tient ensemble les deux exigences.
Et c’est précisément là que se joue aujourd’hui, de manière décisive, l’avenir du dialogue avec l’islam.
Enfin, il faut revenir à une parole décisive de l’Évangile. Lorsque Jésus est entouré de la foule, on lui dit que sa mère et ses frères le cherchent. Et il répond : « Qui sont ma mère et mes frères ? […] Ceux qui font la volonté de mon Père qui est aux cieux » (Matthieu 12, 48-50). Cette parole éclaire profondément la question de la fraternité. La véritable fraternité, selon le Christ, ne repose pas seulement sur une proximité humaine ou une coexistence pacifique. Elle est fondée sur une communion dans la volonté de Dieu, sur une unité dans la vérité.
Dès lors, comment prétendre promouvoir une fraternité authentique si celle-ci ne repose pas sur ce qui la fonde réellement ? Comment parler d’une fraternité pleine et entière sans cette communion spirituelle qui la scelle ?
La fraternité universelle existe, en raison de notre commune humanité. Mais la fraternité évangélique suppose davantage. Elle suppose une unité dans la foi, dans la vérité, dans la relation au Père.C’est pourquoi le dialogue, aussi nécessaire soit-il, ne peut jamais être détaché de cette finalité. Il ne trouve son sens ultime que dans la recherche commune de la vérité et, pour le chrétien, dans le désir que tous puissent entrer dans cette communion que le Christ est venu offrir au monde.


