Le visiteur qui traverse le petit village de Saint-Sulpice-de-Favières découvre soudain une silhouette inattendue : une vaste église gothique qui semble disproportionnée à l’échelle du bourg. L’Église Saint-Sulpice peut accueillir jusqu’à 4.000 fidèles alors que la commune ne compte qu’environ 400 habitants. Ce contraste ne relève pas d’une anomalie architecturale, il s’explique par l’histoire d’un pèlerinage qui fut l’un des plus importants de l’ancien diocèse de Paris.

Avant l’édifice actuel, une église plus ancienne existait déjà sur le site. Il en subsiste un témoin précieux, la chapelle dite des Miracles, datée de la fin du XIIᵉ siècle. Elle correspond au chœur de l’église primitive. C’est autour des reliques de saint Sulpice le Pieux, évêque de Bourges au VIIᵉ siècle, que se développe la renommée du sanctuaire. Les reliques sont attestées et attirent des malades comme des pèlerins. Le village, alors simplement nommé Favières, voit sa destinée profondément transformée par cette dévotion.Dès le XIIIᵉ siècle, le pèlerinage figure parmi les plus significatifs du diocèse de Paris, dont dépend alors la paroisse. Les revenus de la cure, exceptionnellement élevés pour une paroisse rurale, en témoignent. L’église que l’on commence à bâtir vers 1260 n’est pas conçue pour les seuls habitants du lieu, elle est pensée pour recevoir des foules venues de toute la région.
Le style choisi est celui du gothique rayonnant. L’architecte connaît les grands chantiers de son temps. La tradition rappelle que le pèlerinage avait les faveurs de Louis IX, Saint Louis, ce qui explique l’ampleur du projet.
Le plan est simple, trois vaisseaux sans transept ni déambulatoire, mais l’élévation est ambitieuse. Les collatéraux dépassent onze mètres sous voûtes, le chœur atteint près de vingt-trois mètres. L’abside, largement ouverte par trois niveaux de fenêtres superposées et une claire-voie, donne au sanctuaire une impression de lumière et d’élan remarquable.

La nef, toutefois, ne reçoit pas les voûtes de pierre prévues initialement. Les travaux semblent s’interrompre à la fin du XIIIᵉ siècle. Les causes exactes demeurent incertaines, manque de ressources, crises politiques, guerres à venir. L’édifice conserve ainsi cette singularité, un chœur pleinement abouti et une nef dont les parties hautes restent inachevées.Les siècles suivants apportent leur lot d’épreuves. La guerre de Cent Ans frappe durement la région et la vie paroissiale décline. Au XVIIᵉ siècle, un incendie lié aux troubles de la Fronde endommage l’ensemble. L’église se dégrade fortement. L’abbé François Bouvier, nommé curé en 1672, engage alors une vaste restauration et consacre des moyens importants à la sauvegarde du sanctuaire. En 1685, une confrérie est fondée pour structurer le pèlerinage. Deux ans plus tard, de nouvelles reliques sont envoyées pour remplacer celles probablement dispersées lors des guerres de religion. Le sanctuaire retrouve un élan.
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La Révolution française marque une rupture brutale. Le trésor est pillé, un buste-reliquaire en argent est fondu, les statues du portail sont mutilées, les cloches envoyées à la fonte, des archives disparaissent. Les reliques tombent à terre lors de ces profanations, mais elles sont recueillies puis restituées à la paroisse quelques années plus tard, signe que la mémoire spirituelle du lieu n’est pas totalement effacée.

Classée monument historique dès 1840, parmi les premiers édifices protégés en France, l’église nécessite néanmoins d’importantes restaurations à la fin du XIXᵉ siècle. Le pèlerinage, interrompu vers 1870, est rétabli en 1912. Il n’a plus l’ampleur médiévale qui fit la renommée du sanctuaire, mais il subsiste encore aujourd’hui sous une forme plus discrète. La fête de saint Sulpice, le 27 août, demeure un moment fort. Des fidèles viennent toujours prier auprès des reliques, et des célébrations particulières rappellent la vocation du lieu.Rattachée désormais au diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes, l’église reste un lieu de culte vivant. Des messes y sont célébrées chaque semaine, souvent dans la chapelle des Miracles. La paroisse a été maintenue malgré la faible population du village, afin de préserver le rayonnement spirituel d’un sanctuaire qui fut jadis l’un des plus fréquentés du diocèse de Paris.
Ainsi, la disproportion entre la taille du village et celle de l’édifice n’est pas un paradoxe. Elle est la trace visible d’un passé où la foi structurait la société et où un pèlerinage pouvait transformer un hameau en haut lieu spirituel. À Saint-Sulpice-de-Favières, l’Église Saint-Sulpice demeure le témoin de cette ambition, celle d’une foi qui a bâti large et haut pour accueillir les pèlerins et rendre gloire à Dieu.


