Le nouveau président de la Conférence épiscopale allemande, Monseigneur Wilmer, est apparu portant un large cœur stylisé là où, depuis des siècles, se dresse la croix pectorale du Christ. Le symbole n’est pas anodin et une image peut parfois résumer une époque et une pensée. Celle du nouveau président des évêques d’Allemagne,col romain visible, mais portant un large pendentif stylisé avec un cœur au centre plutôt qu’une croix pectorale, ne peut être réduite à un simple détail esthétique.
Dans l’Église catholique, la croix n’est pas un accessoire. Elle est le signe du salut, le rappel du sacrifice rédempteur du Christ, le fondement même du christianisme. Depuis des siècles, l’évêque porte la croix pectorale comme signe visible de sa communion avec le Crucifié et de sa mission de pasteur. Ce signe n’est pas secondaire, il est théologique.
Or ici, ce qui frappe, c’est le déplacement symbolique. Le cœur occupe le centre. Certes, le cœur peut évoquer l’amour, la miséricorde, le Sacré-Cœur. Mais l’amour chrétien n’est jamais dissocié du sacrifice. Il passe par la croix. Il passe par le don total de soi. Il passe par la vérité, même quand elle coûte. Un cœur sans croix clairement affirmée devient un symbole consensuel, émotionnel, immédiatement lisible par une culture sécularisée. Mais l’émotion n’est pas la charité. L’émotion est fugace, changeante, conditionnée par le climat du moment. La charité chrétienne, elle, est enracinée dans le sacrifice du Christ. Elle est stable, exigeante, objective. Elle ne dépend pas des tendances du monde.
Ce signe intervient dans un contexte ecclésial particulièrement chargé. Depuis plusieurs années, le « chemin synodal » allemand multiplie les réformes et les expérimentations. Remise en question de l’exercice de l’autorité, propositions de transformations en matière de morale sexuelle, débats sur le sacerdoce et la structure hiérarchique de l’Église, revendications d’adaptations doctrinales, tout semble soumis à réévaluation.
À cela s’ajoutent des prises de position politiques de plus en plus explicites. L’épiscopat allemand n’hésite pas à intervenir directement dans le débat politique , appelant à « protéger la démocratie » et à « résister dès le début » face à certains courants politiques. L’engagement moral n’est pas en soi illégitime. L’Église a toujours éclairé la conscience des fidèles sur les enjeux sociaux et politiques. Mais lorsque l’intervention politique occupe le devant de la scène et que la prédication sur le salut des âmes semble reléguée à l’arrière-plan, un déséquilibre apparaît.
L’Église n’est pas d’abord une ONG morale ni un acteur institutionnel parmi d’autres. Sa mission première est surnaturelle. Elle conduit à la vie éternelle.
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Dans ce climat, certaines initiatives ont profondément troublé de nombreux fidèles. Récemment l’installation d’une baleine morte dans une cathédrale allemande, présentée comme une expérience artistique et spirituelle, a symbolisé pour beaucoup une dérive. Le sanctuaire, lieu du sacrifice eucharistique, devient espace de performance culturelle. Le choc visuel remplace la centralité du mystère. L’expérimentation prend le pas sur l’adoration.
Ce n’est pas l’art qui est en cause, ni la préoccupation écologique. C’est la hiérarchie des signes. Quand des gestes spectaculaires occupent le chœur d’une cathédrale et que la croix s’efface dans les symboles portés par ceux qui gouvernent l’Église locale, la question du centre se pose.Toujours plus proche du monde, toujours plus attentive à ses catégories, toujours plus désireuse d’être en phase avec ses attentes, l’Église en Allemagne donne l’impression de s’éloigner de la clarté doctrinale de l’Église universelle. L’adaptation devient un principe. L’expérimentation devient une méthode. Le consensus devient un horizon. Mais le christianisme ne naît pas du consensus. Il naît de la croix.
L’amour véritable ne se réduit pas à une émotion valorisée par notre époque. Il est un acte de volonté, un don, une fidélité à la vérité révélée. Séparer le cœur de la croix, c’est transformer la charité en sentimentalisme. C’est remplacer la conversion par l’approbation. C’est substituer à la mission salvifique une présence sociétale. Or sans la croix, le cœur n’est plus qu’un symbole parmi d’autres. Avec la croix, il devient amour sauveur.
C’est là que se joue aujourd’hui, au-delà des polémiques, une question décisive : l’Église en Allemagne demeure-t-elle solidement arrimée à la croix, ou s’engage-t-elle dans une voie où l’émotion du monde finit par supplanter la vérité du Christ ?


