Le 18 février, dans la banlieue de Melrose Park, près de la paroisse Notre-Dame du Mont-Carmel, plus de 3 000 fidèles se sont rassemblés pour la messe du Mercredi des Cendres présidée par le Cardinal Blase Cupich. La célébration intervenait quelques jours après qu’un juge fédéral eut ordonné au Department of Homeland Security d’autoriser l’accès de membres du clergé au centre de détention ICE de Broadview pour y offrir les cendres et la sainte communion.La décision judiciaire estimait que le gouvernement avait « substantiellement entravé l’exercice de la religion » des plaignants. Les organisateurs ont salué cette injonction comme une victoire pour la liberté religieuse. Une délégation restreinte de prêtres et de religieuses a ainsi pu entrer dans le centre de détention le jour même.
Dans son homélie, le cardinal Cupich a tenu des propos fortement symboliques. Il a déclaré : « Dieu n’a pas besoin de papiers pour savoir qui vous êtes ou où vous êtes. Le monde peut regarder votre statut légal, mais Dieu regarde votre cœur. » Il a également affirmé :« Aujourd’hui, beaucoup d’entre vous vivent dans la crainte d’être marqués et suivis, attentifs aux noms, aux identités et aux listes. Mais aujourd’hui, vous vous avancez librement pour recevoir cette marque, le signe de la croix. » Et encore :« C’est une déclaration que, quels que soient les changements de lois, quels que soient les propos des responsables politiques, quelles que soient les incertitudes auxquelles vous faites face, vous êtes enfants de Dieu. »
Dans une image directement liée au rite des cendres, il a ajouté : « C’est aussi un jour pour ceux que l’on fait se sentir comme de la poussière, une poussière que l’on peut balayer ou traiter comme si elle n’avait pas sa place. […] Pourtant, souvenez-vous que dès le commencement, c’est la poussière que Dieu utilise pour créer l’humanité. »
Ces paroles, enracinées dans la théologie du Mercredi des Cendres et dans la vision chrétienne de la dignité humaine, ont profondément touché de nombreuses familles affectées par les expulsions ou la détention de proches. Cependant, replacées dans le contexte politique actuel, elles prennent une portée plus large. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, le cardinal Cupich s’est imposé comme l’un des critiques les plus constants de la politique migratoire fédérale. Dans une déclaration antérieure, il avait affirmé : « L’Holocauste n’a pas commencé lorsqu’ils ont ouvert les camps de concentration. Il a commencé par des paroles. »
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Cette référence aux prémices de la Seconde Guerre mondiale visait à souligner le danger d’un langage perçu comme déshumanisant. Mais l’analogie a suscité de fortes réserves, certains y voyant une comparaison excessive dans le cadre d’un débat démocratique sur l’application des lois migratoires. La United States Conference of Catholic Bishops ( évêques américains) a elle aussi critiqué ce qu’elle décrit comme des « expulsions massives indiscriminées ». De leur côté, le pape François et le Pape Léon XIV ont rappelé que les chrétiens seront jugés sur leur manière d’accueillir l’étranger.
Il est incontestable que l’Église doit défendre la dignité de toute personne humaine, y compris celle des détenus et des migrants en situation irrégulière. La visite des prisonniers et l’accès aux sacrements font partie intégrante de sa mission. La liberté religieuse, lorsqu’elle est réellement entravée, mérite d’être protégée. Mais la doctrine sociale de l’Église enseigne également que les États ont le droit et le devoir de réguler les flux migratoires pour préserver l’ordre public et le bien commun. Lorsque les déclarations pastorales semblent ignorer cette dimension, un déséquilibre peut être perçu.Le Mercredi des Cendres ouvre un temps de conversion, de pénitence et d’humilité. En inscrivant cette célébration dans un contexte de confrontation juridique et politique avec les autorités fédérales, l’archidiocèse de Chicago a assumé une visibilité qui dépasse le cadre strictement liturgique. Que ce geste soit interprété comme prophétique ou comme imprudent dépendra des convictions de chacun.
Ce qui demeure certain, c’est que la frontière entre témoignage évangélique et message politique apparaît de plus en plus fragile. L’enjeu, pour les pasteurs comme pour les fidèles, est de préserver l’intégrité du culte tout en défendant sans ambiguïté la dignité humaine, sans que l’un de ces impératifs n’efface l’autre.


