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Face aux « transformations rapides », le pape Léon XIV rappelle que « la famille est le fondement de la société »

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En octobre 2026, le Saint Père convoquera les présidents des Conférences Épiscopales du monde entier à un discernement synodal sur les mesures à prendre pour annoncer l’Évangile aux familles

Dix ans après Amoris laetitia, le pape Léon XIV ne se contente pas d’un hommage commémoratif. Dans un texte structuré et dense, il propose une véritable relecture doctrinale et pastorale de l’exhortation de François, en la réinscrivant dans une perspective ecclésiale plus large, marquée par l’urgence missionnaire et les bouleversements contemporains. Dès l’ouverture, le ton est donné. Léon XIV rappelle que ce texte fut « un lumineux message d’espérance concernant l’amour conjugal et familial ». Mais cette espérance n’est pas abstraite : elle s’inscrit dans une dynamique de conversion, puisqu’il s’agit de « poursuivre le chemin, en accueillant toujours à nouveau l’Évangile, dans la joie de pouvoir l’annoncer à tous ». Le pape souligne ainsi que la réception d’Amoris laetitia reste inachevée, appelant à un approfondissement fidèle plutôt qu’à des ruptures interprétatives.

Le cœur doctrinal du message repose sur une affirmation centrale, reprise du concile Vatican II : « la famille est le fondement de la société ». Cette citation, placée en évidence, n’est pas anodine. Elle vient rappeler, dans un contexte de déstabilisation anthropologique, que la famille n’est pas une construction sociale évolutive à volonté, mais un don structurant voulu par Dieu. Léon XIV insiste également sur la dimension ecclésiale de la famille, décrite comme une « Église domestique ». Cette expression classique prend ici un relief particulier : la famille n’est pas seulement un lieu privé de transmission, mais un véritable sujet de la mission de l’Église. En ce sens, le pape s’inscrit clairement dans la continuité de saint Jean-Paul II et de Familiaris consortio, qu’il cite explicitement.

L’un des apports majeurs du message réside dans la manière dont Léon XIV relit les points parfois controversés d’Amoris laetitia. Il en propose une interprétation profondément enracinée dans la tradition.

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Ainsi, lorsqu’il évoque la nécessité d’« accompagner, discerner et intégrer la fragilité », il précise qu’il s’agit de « dépasser une conception réductrice de la norme ». Cette précision est essentielle : elle ne signifie pas un affaiblissement de la loi morale, mais un refus de l’appliquer de manière abstraite, sans tenir compte des personnes concrètes. De même, le pape met en lumière la théologie de l’amour conjugal développée par François : l’amour matrimonial « donne toujours la vie » et il est « réel » précisément dans son caractère « limité et terrestre ». Cette affirmation, profondément incarnée, s’enracine dans le mystère de l’Incarnation. Elle évite à la fois l’idéalisme désincarné et le relativisme, en rappelant que la grâce agit dans la réalité concrète des vies humaines.

Un passage particulièrement significatif du texte concerne la place de la fragilité. Léon XIV affirme : « la fragilité […] fait partie de la merveille que nous sommes ». Cette phrase, adressée initialement aux jeunes, est ici reprise pour éclairer la vocation familiale. Dans une perspective chrétienne, la fragilité n’est pas un obstacle à la sainteté, mais son chemin. Le pape invite ainsi à « susciter la confiance dans la grâce » et à redonner aux jeunes « le désir chrétien de sainteté ». Cette insistance marque une orientation claire : face aux crises du mariage, la réponse de l’Église ne peut être ni l’abaissement de l’idéal, ni la condamnation sans appel, mais l’annonce renouvelée de la grâce qui élève.

Léon XIV ne se limite pas à une réflexion doctrinale. Il souligne avec gravité que « notre temps est marqué par des transformations rapides » qui affectent profondément les familles. Face à ces mutations, il appelle à « renouveler et approfondir » l’engagement de l’Église. Il insiste notamment sur le rôle irremplaçable des familles elles-mêmes dans la mission : l’Église « ne peut devenir sel de la terre » sans les fidèles laïcs, et « en particulier les familles ». Cette affirmation rééquilibre certaines dérives cléricales en rappelant que l’évangélisation passe d’abord par le témoignage vécu dans les foyers. Dans cette perspective, l’annonce d’un rassemblement mondial des présidents de conférences épiscopales en octobre 2026 apparaît comme une étape décisive. Il s’agira d’engager un nouveau discernement synodal « à la lumière d’Amoris laetitia », preuve que ce texte demeure une référence structurante pour l’action de l’Église.

Enfin, le pape rend grâce pour les familles qui vivent au quotidien « la spiritualité de l’amour familial […] faite de milliers de gestes réels et concrets ». Cette citation, discrète mais profonde, rappelle que la sainteté familiale ne se joue pas dans des discours, mais dans la fidélité humble des gestes ordinaires. En confiant ce chemin à saint Joseph, « gardien de la Sainte Famille », Léon XIV inscrit son message dans une vision profondément enracinée dans la tradition du Magistère de l’Eglise. Il propose ainsi une synthèse équilibrée : fidélité doctrinale, réalisme pastoral, et espérance théologale.

Dans un monde où la famille est souvent fragilisée, voire contestée, ce message apparaît comme un appel à redécouvrir sa vérité, non pas comme un idéal inaccessible, mais comme une vocation concrète, soutenue par la grâce et orientée vers la sainteté.

Message du Saint-Père Léon XIV à l’occasion du dixième anniversaire de l’exhortation apostolique post-synodale Amoris laetitia, 19 mars 2026

« Chers frères et sœurs !

Le 19 mars 2016, le Pape François a offert à l’Église universelle un message lumineux d’espérance concernant l’amour conjugal et familial : l’Exhortation apostolique Amoris laetitia, fruit de trois années de discernement synodal soutenues par l’Année Sainte de la Miséricorde. En ce dixième anniversaire, nous voulons rendre grâce au Seigneur pour l’élan donné à l’étude et à la conversion pastorale de l’Église et lui demander le courage de poursuivre le chemin, en accueillant toujours à nouveau l’Évangile, dans la joie de pouvoir l’annoncer à tous.

Comme l’enseigne le Concile Vatican II, la famille est « le fondement de la société », [1] don de Dieu et « école d’enrichissement humain ». [2] Par le Sacrement du mariage, les époux chrétiens constituent une sorte d’ « Église domestique », [3] dont le rôle est essentiel pour l’éducation et la transmission de la foi. Dans le sillage de l’élan conciliaire, les deux Exhortations apostoliques Familiaris consortio – donnée par Saint Jean-Paul II en 1981 – et Amoris laetitia (AL) ont toutes deux stimulé l’engagement doctrinal et pastoral de l’Église au service des jeunes, des conjoints et des familles.

Prenant acte « des changements anthropologiques et culturels » (AL, 32) qui se sont accentués au cours des trente-cinq dernières années, le Pape François a voulu engager davantage l’Église dans la voie du discernement synodal. Son discours du 17 octobre 2015, prononcé lors de la XIVe Assemblée Générale Ordinaire du Synode des évêques sur la famille, invite à une « écoute réciproque » au sein du peuple de Dieu, « tous à l’écoute de l’Esprit Saint, l’“Esprit de Vérité” (Jn 14, 17), pour savoir ce qu’il “dit aux Églises” (Ap 2, 7) ». Et il précise qu’il n’est « pas possible de parler de la famille sans interpeller les familles, en écoutant leurs joies et leurs espérances, leurs douleurs et leurs angoisses ». [4]

En récoltant les fruits du discernement synodal, Amoris laetitia offre un enseignement précieux que nous devons continuer à approfondir aujourd’hui : l’espérance biblique de la présence aimante et miséricordieuse de Dieu, qui permet de vivre des « histoires d’amour » même lorsque l’on traverse des « crises familiales » (AL, 8) ; l’invitation à adopter « le regard de Jésus » (AL, 60) et à stimuler sans relâche « la croissance, la consolidation et l’approfondissement de l’amour conjugal et familial » (AL, 89) ; l’appel à découvrir que l’amour dans le mariage « donne toujours la vie » (AL, 165) et qu’il est « réel » précisément dans son caractère « imité et terrestre » (AL, 113), comme nous l’enseigne le mystère de l’Incarnation. Le pape François affirme « la nécessité de chercher de nouveaux chemins pastoraux » (AL, 199) et de « renforcer l’éducation des enfants » (AL, chap. VII), tout en invitant l’Église à « accompagner, discerner et intégrer la fragilité » (AL, chap. VIII), en dépassant une conception réductrice de la norme, et à promouvoir « la spiritualité qui jaillit de la vie familiale » (AL, 313).

Comme j’ai eu l’occasion de le dire aux jeunes réunis à Tor Vergata pendant le Jubilé de l’Espérance, « la fragilité […] fait partie de la merveille que nous sommes » : nous ne sommes pas faits « pour une vie où tout est acquis et immobile, mais pour une existence qui se régénère constamment dans le don, dans l’amour ».[5] Pour servir la mission d’annoncer l’Évangile de la famille aux jeunes générations, nous devons apprendre à évoquer la beauté de la vocation au mariage précisément dans la reconnaissance de la fragilité, afin de réveiller « la confiance dans la grâce » (AL, 36) et le désir chrétien de sainteté. Nous devons également soutenir les familles, en particulier celles qui souffrent des nombreuses formes de pauvreté et de violence présentes dans la société contemporaine.

Nous rendons grâce au Seigneur pour les familles qui, malgré les difficultés et les défis, vivent « la spiritualité de l’amour familial […] faite de milliers de gestes réels et concrets » (AL, 315). J’exprime également ma gratitude aux Pasteurs, aux agents pastoraux, aux Associations de fidèles et aux Mouvements ecclésiaux engagés dans la pastorale familiale.

Notre époque est marquée par des transformations rapides qui, plus encore qu’il y a dix ans, rendent nécessaire une attention pastorale particulière aux familles, auxquelles le Seigneur confie la tâche de participer à la mission de l’Église d’annoncer et de témoigner l’Évangile. [6] Il existe en effet des lieux et des circonstances où l’Église « ne peut devenir le sel de la terre » [7] que par l’intermédiaire des fidèles laïcs et, en particulier, des familles. C’est pourquoi l’engagement de l’Église dans ce domaine doit être renouvelé et approfondi, afin que ceux que le Seigneur appelle au mariage et à fonder une famille puissent vivre leur amour conjugal dans le Christ et que les jeunes se sentent attirés par l’intensité de la vocation matrimoniale dans l’Église.

Prenant acte des changements qui continuent d’influencer les familles, j’ai décidé de convoquer en octobre 2026 les Présidents des Conférences Épiscopales du monde entier, afin de procéder, dans l’écoute réciproque, à un discernement synodal sur les mesures à prendre pour annoncer l’Évangile aux familles aujourd’hui, à la lumière d’Amoris laetitia et en tenant compte de ce qui se réalise dans les Églises locales.

Je confie ce cheminement à l’intercession de saint Joseph, gardien de la Sainte Famille de Nazareth.

Du Vatican, le 19 mars 2026, solennité de saint Joseph.

LÉON PP. XIV

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[1] Conc. Œcum. Vat. II, Const. Past. Gaudium et spes, 52.

[2] Ibid.

[3] Id., Const. dogm. Lumen gentium, 11.

[4] François, Discours à l’occasion de la commémoration du 50e anniversaire de l’institution du Synode des Évêques (17 octobre 2015).

[5] Homélie lors de la messe pour le Jubilé des jeunes (3 août 2025).

[6] Cf. Exhort. ap. Familiaris consortio (22 novembre 1981), 17.

[7] Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, 33. »

Source Vatican

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