Dans un entretien publié le 7 février 2026 par le quotidien espagnol El País, l’archevêque de Chicago, le cardinal Blase Cupich, revient sur les conséquences pastorales et sociales de la politique migratoire américaine. Sans citer directement le président Donald Trump, il évoque les tensions provoquées par certaines pratiques administratives, le climat de crainte ressenti dans certaines communautés locales, et rappelle la nécessité, pour l’Église, de proposer un discernement moral fondé sur la dignité humaine et le respect du droit.
Le cardinal explique que cette prise de parole s’inscrit dans le prolongement d’un déplacement à Rome, où plusieurs cardinaux se sont réunis afin d’échanger sur la situation internationale. « Nous sommes allés à Rome pour nous réunir avec des cardinaux du monde entier, qui ont exprimé leur inquiétude face à la manière dont des décisions étaient prises, non seulement dans notre pays, mais dans le monde entier », indique-t-il. Il précise que le discours prononcé le lendemain par le pape Léon XIV devant le corps diplomatique a permis de formuler un langage commun pour aborder ces préoccupations, notamment sur la gestion des conflits et le respect du consensus international hérité de l’après-guerre.
Interrogé sur le choix de ne pas nommer explicitement le président américain dans la déclaration signée par plusieurs cardinaux, le prélat explique cette retenue par une volonté pédagogique. « Nous voulions offrir aux gens, à tous les citoyens du monde et spécialement de notre pays, un langage pour aborder ces questions », affirme-t-il, ajoutant que certaines dimensions du débat semblaient alors ignorées ou réduites à des logiques de domination et de rapport de force entre nations.L’entretien aborde ensuite la situation intérieure des États-Unis et les effets concrets des politiques migratoires. Le cardinal Blase Cupich évoque les opérations menées dans plusieurs villes, dont Chicago, et leurs conséquences sur la vie quotidienne. « Cela sème la peur dans une ville qui n’est pas composée uniquement d’immigrés, mais de la population en général », observe-t-il, décrivant un climat d’inquiétude lié aux méthodes employées lors des interventions des agents fédéraux.
C’est dans ce contexte qu’il prononce l’une des phrases les plus marquantes de l’entretien : « Certains de nos prêtres ont été arrêtés par des agents de l’immigration à cause de la couleur de leur peau, même s’ils sont citoyens américains et qu’ils avaient leurs documents. » Le cardinal présente ces faits comme révélateurs d’un dysfonctionnement grave, non seulement sur le plan administratif, mais aussi sur le plan pastoral, en ce qu’ils affectent directement la mission de l’Église et la confiance au sein des communautés.À propos de l’usage de références bibliques par l’administration américaine pour justifier certaines orientations, notamment en matière de déportations, le cardinal se montre prudent : « Aux États-Unis, ils aiment envelopper leurs politiques dans un langage biblique », constate-t-il, tout en mettant en garde contre les risques d’une telle démarche. « Le même passage des Écritures peut être cité de différentes manières », souligne-t-il, avant de préciser que « ce qu’il faut examiner, ce n’est pas un argument fondé sur les Écritures, mais un raisonnement visant à comprendre quelles sont les implications morales d’une politique déterminée ».
Interrogé sur le rôle de l’Église dans ce contexte, notamment après l’arrestation de membres du clergé à Minneapolis lors de manifestations contre l’ICE, le cardinal Cupich insiste sur la dimension pastorale de la mission ecclésiale. « Je crois que le rôle de l’Église en ce moment est d’offrir une attention pastorale aux personnes marginalisées et vulnérables », déclare-t-il, en précisant que cette action doit s’inscrire dans un cadre non violent et sans personnalisation excessive des critiques. « Ma principale préoccupation n’est pas de critiquer une personne en particulier au sein d’une administration, mais que les gens aient besoin d’un langage, comme citoyens, pour qu’il y ait des avancées. »
Enfin, évoquant ce qu’il qualifie de système migratoire « cassé », le cardinal appelle à une réflexion sur des solutions plus ordonnées et plus humaines. « Le grand principe est de voir comment permettre, de manière ordonnée, que les gens entrent dans le pays, mais aussi comment les traiter d’une manière qui soit humaine, comme des êtres humains », explique-t-il, en mentionnant certaines pratiques observées en Europe, où l’organisation des flux migratoires cherche à concilier accueil, circulation et besoins des familles.
Traduction de l’intégralité de l’article de EL PAIS
« Entretien avec le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago
Publié dans El País, 7 février 2026
Question. Qu’est-ce qui vous a conduits à vous exprimer de manière aussi ferme ?
Réponse. Nous sommes allés à Rome pour nous réunir avec des cardinaux du monde entier, qui ont exprimé leur inquiétude face à la manière dont des décisions étaient prises, non seulement dans notre pays, mais dans le monde entier, en s’écartant du consensus qui existe depuis la Seconde Guerre mondiale sur la manière de gérer les conflits. Le lendemain du consistoire, le pape Léon a prononcé son discours au corps diplomatique, et cela nous a donné le langage nécessaire pour aborder les préoccupations que nous avions.
Question. Pourquoi avoir décidé de ne nommer personne dans la déclaration ? Donald Trump n’y est pas mentionné.
Réponse. Nous voulions offrir aux gens, à tous les citoyens du monde et spécialement de notre pays, un langage pour aborder ces questions, car le commentaire sur ce qui se passait semblait être ignoré, et nous pensions qu’il fallait aborder d’autres sujets, au-delà du simple fait de satisfaire le désir de domination et de contrôle d’un pays sur un autre, ce qui semblait s’imposer à ce moment-là.
Question. Une partie de la déclaration affirme : « Nous renonçons à la guerre comme instrument d’intérêts nationaux étroits et proclamons que l’action militaire doit être considérée uniquement comme un dernier recours dans des situations extrêmes. »
Réponse. Ce qui se passe, c’est que si l’on justifie les moyens, alors on commence à ouvrir un débat sur la manière dont les nations peuvent agir légitimement dans différentes situations. Cela doit être examiné avec beaucoup de prudence, parce qu’alors on pourrait conclure que tout pays pourrait attaquer un autre pays et que cela serait justifié. On ne peut pas aller dans ce sens. La souveraineté des nations est importante.
Question. La majorité des catholiques américains a voté pour Trump en 2024. Pensez-vous qu’un grand nombre d’entre eux approuvent la manière dont il gouverne ?
Réponse. Je n’ai pas une idée claire à ce sujet, sauf le fait que, dans les enquêtes, un large groupe d’Américains ayant voté pour Trump commencent à remettre en question les moyens par lesquels il avance dans sa politique migratoire.
Question. L’administration Trump cite souvent des passages bibliques pour justifier ses politiques, y compris son programme de déportations massives.
Réponse. Je vais laisser dire ce qu’ils veulent dire. Cela a toujours été ainsi. Aux États-Unis, ils aiment envelopper leurs politiques dans un langage biblique. Cela est toujours dangereux, simplement parce que le même passage des Écritures peut être cité de différentes manières. Ce qu’il faut examiner, ce n’est pas un argument fondé sur les Écritures, mais un raisonnement visant à comprendre quelles sont les implications morales d’une politique déterminée.
Question. Chicago a été l’une des villes visées par Trump. Des milliers d’agents fédéraux ont mené des opérations migratoires qui ont affecté des paroisses dans toute la région.
Réponse. Cela sème la peur dans une ville qui n’est pas composée uniquement d’immigrés, mais de la population en général. On se sent terrorisé par la manière dont ces opérations sont menées. Certains de nos prêtres ont été arrêtés par des agents de l’immigration à cause de la couleur de leur peau, même s’ils sont citoyens américains et qu’ils avaient leurs documents. C’est vraiment inouï. Ce type de tactiques alimente l’indignation de la population, non seulement à cause des assassinats que nous avons subis à Minneapolis, mais aussi à cause de ce que nous vivons ici.
Question. À Minneapolis, plusieurs membres du clergé ont été arrêtés pour avoir protesté contre l’ICE (Service de l’immigration). Quel est le rôle de l’Église dans ce moment ?
Réponse. Je crois que le rôle de l’Église en ce moment est d’offrir une attention pastorale aux personnes marginalisées et vulnérables. Nous devons continuer à le faire de manière non violente. Ma principale préoccupation n’est pas de critiquer une personne en particulier au sein d’une administration, mais que les gens aient besoin d’un langage, comme citoyens, pour qu’il y ait des avancées. Nous devons les aider à comprendre ce qui est en jeu.
Question. Vous avez parlé du système migratoire « cassé » des États-Unis. Quels changements souhaiteriez-vous voir ?
Réponse. Le grand principe est de voir comment permettre, de manière ordonnée, que les gens entrent dans le pays, mais aussi comment les traiter d’une manière humaine, comme des êtres humains, comme cela se fait dans de nombreuses régions d’Europe, où il existe une frontière poreuse qui permet aux personnes d’entrer, de sortir et de répondre aux besoins de leurs familles.
Question. Lorsque le pape Léon a été élu, et qu’il est originaire de Chicago, beaucoup pensaient qu’il serait une voix très ferme contre Trump. Mais jusqu’à présent, il a préféré éviter la confrontation directe. Pourquoi ?
Réponse. C’est une question de précision. Il veut utiliser les mots d’une manière qui permette réellement de faire avancer le débat dans la société. »
Source EL PAIS 7 février 2026


