Ils étaient certainement animés des meilleures intentions du monde. Le 17 janvier dernier, une cinquantaine de personnes de la paroisse Sainte-Trinité en Alaric se sont réunies dans l’église de Trèbes pour réfléchir à l’avenir de l’Église, avec, selon les organisateurs, beaucoup de nouvelles idées. La journée s’est conclue par un moment convivial. Une photographie publiée sur le site du diocese aude.catholique.fr en garde la trace.
Cette photo, prise dans l’église Sainte-Trinité d’Alaric à Trèbes, a quelque chose de déconcertant, non par provocation assumée, mais par ce qu’elle révèle presque malgré elle.Bien entendu, nul ne doute que ces fidèles, très courageux de s’inquiéter de l’avenir de leur église, étaient animés des meilleures intentions du monde, de ce monde même pourrait-on dire, tant la scène évoque davantage une réunion conviviale ordinaire qu’un temps vécu dans un lieu consacré.On y voit des paroissiens installés autour de tables, au cœur même de la nef, mangeant, échangeant, discutant. Une scène qui pourrait se dérouler dans une salle paroissiale, un foyer communal ou une maison familiale. Mais elle se déroule dans une église.Et c’est là que naît l’étonnement.
Car une église n’est pas un lieu comme un autre. Elle n’est pas d’abord un espace de « convivialité », ni un lieu de réunion, ni un endroit où l’on pique-nique. Elle est une maison de prière, un lieu sacré , le lien ou l’homme vient rencontrer Dieu .. Un lieu mis à part, ordonné au culte de Dieu, au silence, au recueillement, à l’adoration. Même lorsqu’aucune célébration n’y a lieu, l’église demeure marquée par le sacré.
Il convient de le dire clairement. Ce propos n’est ni une mise en cause personnelle, ni une critique dirigée contre l’évêque ou le prêtre de la paroisse. Il s’agit d’une interrogation légitime sur le sens accordé aujourd’hui au sacré, sur la manière dont il est compris, transmis et respecté, à commencer par ceux qui ont la charge pastorale de l’enseigner.
L’Évangile lui-même est sans ambiguïté. Lorsque Jésus chasse les marchands du Temple, il déclare :
« Ôtez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce. »
(Évangile selon saint Jean, chapitre 2, verset 16) Il ne s’agit pas d’un détail symbolique. Le Christ rappelle par ce geste et par cette parole que certains lieux ne sont pas interchangeables. Le Temple, comme l’église aujourd’hui, n’est pas un espace neutre que l’on adapte selon les besoins du moment.
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Ce qui interroge ici, ce n’est pas la convivialité en tant que telle, mais le choix du lieu. Des tables dressées entre les bancs, là même où les fidèles s’agenouillent, prient, reçoivent les sacrements. Comme si la nef devenait une salle polyvalente. Comme si la frontière entre le profane et le sacré pouvait être effacée sans conséquence.
Comment, dès lors, réfléchir à l’avenir de son l’église si l’on ne comprend pas ce qu’elle est ?
Comment vouloir transmettre le sens du mystère, du silence, de la présence réelle, si le lieu même du culte devient un espace ordinaire ?S’il faut l’expliquer, ce rôle revient d’abord au curé de la paroisse, abbé Philippe Guitart. Celui que l’on surnommait le « curé nomade » ne devrait-il pas, précisément, prendre le temps d’expliquer avec patience ce qu’est le caractère sacré d’une église, et ce qu’elle n’est pas ?Cette responsabilité incombe aussi à l’évêque du diocèse, Monseigneur Valentin, garant de la cohérence pastorale et de la juste compréhension du sens des lieux consacrés.
Il n’y a dans ces lignes absolument aucun esprit polémique ad hominem. D’ailleurs soucieux de donner la parole à chacun, nous avons joint par téléphone le diocèse de Carcassonne. L’évêque était absent au moment de notre appel, et l’équipe de communication du diocèse n’a pas souhaité répondre.Sans a priori, sans condamnation, une question demeure. Si l’église devient un lieu comme les autres, pourquoi s’étonner ensuite qu’elle soit perçue comme telle ? Si elle ne manifeste plus clairement ce qui la distingue du monde, comment pourrait-elle encore l’éclairer ?
Une église n’est pas d’abord un lieu où l’on mange et où l’on discute. Elle est un lieu où l’on se tait, où l’on prie, où l’on s’agenouille. Le reste devrait en découler, et non s’y substituer.


