Dans les collines reculées du district de Raigad, loin des centres urbains et des services publics, certaines traditions continuent de prévaloir sur la loi. Parmi elles, le mariage des enfants demeure une réalité quotidienne pour de nombreuses familles tribales, en particulier au sein de la communauté Katkari. Face à ce phénomène, des missionnaires catholiques ont choisi d’agir, non par la dénonciation, mais par une présence patiente et un accompagnement de terrain.
Depuis plus de dix ans, la Société du Verbe Divin mène dans la région une action continue à travers sa commission Justice, Paix et Intégrité de la Création. À Mumbai, le père John Singarayar, anthropologue et sociologue, souligne que cette mobilisation s’inscrit dans une lutte de long terme contre l’un des maux sociaux les plus persistants du pays. La Janseva Society, initiative née en collaboration avec l’archidiocèse de Bombay, a récemment achevé une campagne intensive de sensibilisation porte-à-porte dans des zones souvent délaissées par l’administration.
Les données recueillies par les missionnaires illustrent l’ampleur du problème. Une enquête menée dans vingt villages Katkari fait état de 192 mariages contractés avant l’âge légal, concernant garçons et filles, au sein de 258 familles.
Cette réalité s’enracine dans une extrême précarité, marquée par l’absence de terres, la migration forcée pour le travail et une scolarité fréquemment interrompue. Dans ce contexte, le mariage précoce est perçu par beaucoup comme une fatalité.
À cette vulnérabilité économique s’ajoute une exclusion sociale persistante. Les villages Katkari sont souvent situés à proximité de localités dominées par des castes supérieures, où les enfants tribaux se sentent rejetés et indésirables. Dès l’adolescence, nombre d’entre eux abandonnent définitivement l’école. C’est à cet âge, souligne le père Singarayar, que commence une spirale de dépendance et de résignation.L’approche des missionnaires se distingue par son refus de toute condamnation morale. Leur action repose sur l’écoute, la proximité et une solidarité concrète, enracinées dans une vision évangélique de la dignité humaine. « Nous ne venons pas dicter des règles », explique Manisha Kapare, membre de la communauté Katkari et coordinatrice de la campagne. « Nous prenons le temps de comprendre les souffrances des familles et de montrer les liens entre les mariages précoces et les drames qu’elles vivent déjà. »
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Les équipes de terrain travaillent en lien étroit avec les autorités locales et les chefs de village, cherchant à faire dialoguer action sociale inspirée par la foi et gouvernance civile. Pour les missionnaires, la justice consiste à s’attaquer aux structures qui fragilisent les plus jeunes, la paix à créer des conditions de vie qui ne sacrifient pas l’avenir des enfants, et l’intégrité de la création à reconnaître l’enfance comme un bien à protéger.
La campagne, menée pendant un mois dans dix-huit villages, a touché plus d’une centaine de familles. Les bénévoles ont dialogué avec les anciens, les jeunes et les mères, souvent influentes dans les décisions familiales. Ils ont rappelé que la loi sur l’âge légal du mariage vise avant tout à préserver la santé, l’éducation et l’avenir des enfants.Les premiers signes de changement sont perceptibles. Des responsables communautaires se sont engagés à décourager ces unions précoces, plusieurs mariages ont été reportés, et certaines jeunes filles ont exprimé, pour la première fois, le désir de poursuivre leurs études.
Fondée officiellement en 2013, la Janseva Society entend poursuivre et élargir son action dans les zones tribales voisines. Au-delà de la sensibilisation, les missionnaires souhaitent renforcer l’accès à l’éducation, soutenir des moyens de subsistance durables et promouvoir l’émancipation des femmes, dans une démarche qui conjugue présence pastorale et engagement social de long terme.
Rappelons également que cet engagement des missionnaires s’inscrit dans une histoire missionnaire ancienne et structurante. Fondée le 8 septembre 1875 par Saint Arnold Janssen, la Société du Verbe Divin est née d’une intuition profondément ecclésiale : annoncer l’Évangile aux peuples là où l’Église est peu ou pas présente. Cette œuvre s’est progressivement élargie avec la fondation de deux congrégations féminines, formant une même famille religieuse engagée sur tous les continents. Aujourd’hui présente dans plus de soixante-dix pays, la SVD rassemble plusieurs milliers de prêtres et de frères issus de cultures et de nations diverses. Fidèle à ses priorités missionnaires, évangélisation, justice, paix, intégrité de la création et dialogue, la congrégation inscrit son action sociale au cœur même de la mission de l’Église. En Inde comme ailleurs, cette présence de terrain traduit une conviction constante : l’annonce de l’Évangile passe aussi par la défense concrète de la dignité humaine, en particulier celle des plus vulnérables.


