L’abbé Matthieu Raffray, figure emblématique, prêtre traditionaliste de l’Institut du Bon Pasteur, a accepté de répondre à nos questions. Avec sa franchise habituelle, il livre une analyse sans détour sur ces questions d’Église, à un moment qu’il juge décisif pour l’avenir de la liturgie traditionnelle et pour l’unité ecclésiale.
Philippe Marie, Tribune Chrétienne – On parle d’une juridiction propre pour les fidèles de la messe traditionnelle. Qu’est-ce que cela changerait pour eux ?
L’abbé Matthieu Raffray : « Je crois qu’il y a un vrai problème aujourd’hui et que nous sommes dans une impasse. Ni la solution proposée par Benoît XVI avec Summorum Pontificum, ni Traditionis custodes, qui est allé à l’opposé, n’ont été satisfaisantes pour les fidèles attachés au rite ancien.
Le fond du problème, c’est que parmi les fidèles de la messe traditionnelle, il existe parfois une volonté que l’autre, celui qui ne pense pas comme eux, disparaisse. Par ailleurs,j’ai entendu un évêque français demander clairement à un prêtre traditionaliste ce qu’il pourrait faire pour changer et ne plus être traditionaliste. Cet évêque ne mesurait pas la violence de ses propos. Sous prétexte d’obéissance au pape et de ce qu’il disait avoir compris de Traditionis custodes, il se permettait de demander la disparition de l’autre dans sa forme liturgique.
Et réciproquement, quand on entend des traditionalistes dire que la nouvelle messe doit disparaître, c’est inacceptable. Cela relève de la même violence. C’est une volonté d’effacement mutuel, et c’est cela qui détruit l’Église. »
Philippe Marie, Tribune Chrétienne – Comment sortir de cette impasse ?
L’abbé Matthieu Raffray : « La seule façon de sortir de ce conflit, c’est que la légitimité de chacun soit reconnue à part entière, sans être sans cesse obligé de restreindre ou de vouloir imposer quelque chose à l’autre. C’est cela qui est malsain.
Lors de Summorum Pontificum, lorsque Benoît XVI a confié son application aux évêques, il y a eu des endroits où cela s’est très bien passé, et d’autres où les évêques n’ont pas appliqué ce qui était demandé. Il y avait notamment la recommandation d’ouvrir des paroisses personnelles pour la messe traditionnelle. En France, il n’en existe que quatre. Pourquoi ces recommandations n’ont-elles pas été suivies ? Parce que certains évêques n’arrivent pas à comprendre l’attachement à la messe traditionnelle. »
Philippe Marie, Tribune Chrétienne – Existe-t-il en France un amalgame spécifique autour de la messe traditionnelle ?
L’abbé Matthieu Raffray : « Oui, très clairement. En France, il existe un amalgame entre la messe traditionnelle et une certaine façon de vivre son identité chrétienne, avec une étiquette “identitaire” qui agit comme un effet repoussoir. À l’étranger, cet amalgame n’existe pas.
Il ne faut pas mélanger les deux. En France, il existe un combat lié à l’identité chrétienne qui passe aussi, pour certains, par la défense de la messe traditionnelle. Mais ce sont deux combats différents, même s’ils se rejoignent partiellement ici, contrairement à ce que l’on observe ailleurs. »
Philippe Marie, Tribune Chrétienne – Attendez-vous un signe fort du pape Léon XIV lors du consistoire ?
L’abbé Matthieu Raffray : « Je pense qu’il faut savoir prendre le temps. C’est un très bon signe que le pape Léon XIV lance des groupes de réflexion et de travail. J’espère vraiment qu’il prendra tout le temps nécessaire avant de décider.
L’erreur de Summorum Pontificum comme de Traditionis custodes, ce sont des textes écrits par des personnes qui ne sont pas sur le terrain. Summorum Pontificum était théologiquement très cohérent, mais aussi assez utopique. L’idée d’une convergence des deux formes du rite ne fonctionne pas. Dans la réalité, on demande toujours aux traditionalistes de changer. Pour résumer, nous ne voulons pas changer, et eux non plus. »
Philippe Marie, Tribune Chrétienne – Une structure juridique pour le rite ancien ne risque-t-elle pas d’isoler ces communautés ?
L’abbé Matthieu Raffray : « J’ai longtemps cru cela, et j’ai longtemps été opposé à cette idée, car je ne voulais pas que les traditionalistes soient traités comme dans une réserve. Mais vingt ans plus tard, l’expérience montre qu’une structure légitime, avec un évêque à sa tête, est nécessaire. Sans cela, les fidèles sont à la merci de la bonne ou de la mauvaise volonté des évêques, mais aussi de la pression de certains médias dits catholiques de gauche, prêts à dénoncer tout soutien au rite ancien.Aujourd’hui, cette pression est réelle et elle fait un travail de sape dramatique. »
Philippe Marie, Tribune Chrétienne – Êtes-vous confiant pour l’avenir de l’Église en France ?
L’abbé Matthieu Raffray : « Oui. Le Saint-Père a montré sa prudence et sa volonté de pacifier l’Église. Revenir simplement à Summorum Pontificum est irréaliste. Il faut une solution d’apaisement.
Aujourd’hui encore, des prêtres et des fidèles attachés à la liturgie traditionnelle sont maltraités. Dans certains diocèses, la messe n’est autorisée qu’un dimanche par mois. Ailleurs, on interdit à un prêtre traditionnel de célébrer un mariage, poussant les fidèles vers d’autres structures non reconnues par l’Eglise.Je suis convaincu que le renouveau de l’Église en France passera par les évêques. Et ce renouveau passe aussi, en partie, par la liturgie traditionnelle. »
Entretien réalisé le 6 janvier 2025


