Depuis la révolution islamique de 1979, le Saint-Siège n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec la République islamique d’Iran. Cette continuité, au nom du dialogue et de la protection d’un « petit troupeau » catholique, a permis de maintenir un canal là où d’autres ont claqué la porte. Mais, face à une théocratie répressive et à une région entrée dans une nouvelle phase de guerre, la question revient avec force : le pari diplomatique de Rome n’a-t-il pas parfois confondu présence et influence, au risque d’offrir à Téhéran une respectabilité symbolique sans contreparties suffisantes sur les libertés fondamentales ?
Les relations entre Rome et le monde persan ne datent pas d’hier. Bien avant l’État moderne iranien, des contacts existent dès l’époque médiévale, au fil de la géopolitique des empires et des routes commerciales, puis se renforcent à l’époque moderne avec la dynastie safavide. Sous Shah Abbas Ier, des démarches diplomatiques et l’accueil de missionnaires catholiques s’inscrivent dans une logique d’alliances et d’équilibres régionaux, davantage que dans une ouverture religieuse au sens contemporain.
Cette profondeur historique compte au Vatican : elle nourrit l’idée que, même lorsque la théologie sépare radicalement, un langage diplomatique et culturel peut subsister.
Sur le plan institutionnel, les relations formelles entre l’Iran et le Saint-Siège sont établies au début des années 1950, dans le contexte de la monarchie Pahlavi. Le 2 mai 1953, la représentation pontificale est élevée au rang d’internonciature apostolique, ce qui marque l’entrée dans une relation diplomatique pleinement structurée ; en 1966, elle est promue nonciature apostolique, équivalent d’une ambassade au sens plein. Cette relation n’a pas été qu’administrative. Sous le Shah, elle s’inscrit dans une période où l’Iran cherche aussi des formes de visibilité internationale. Le 26 novembre 1970, Paul VI fait escale à Téhéran et prononce un discours à l’aéroport, saluant l’accueil personnel du souverain iranien.
Le fait est important : c’est un moment public, documenté par les archives vaticanes, où le Saint-Siège assume, au grand jour, une présence auprès d’un pouvoir musulman dans un Moyen-Orient déjà sous tensions.

Puis survient 1979. Au lieu d’une rupture, comme on en voit tant après la naissance de la République islamique, Rome choisit la continuité. Cette décision est souvent justifiée par une logique simple, mais exigeante : si le Vatican quitte le terrain, il perd la possibilité de défendre, même minimalement, les communautés chrétiennes locales, et il renonce à une capacité de parole indirecte, discrète, parfois utile dans les crises.Cette continuité se vérifie dès la crise des otages américains. Le 9 novembre 1979, le nonce Annibale Bugnini remet aux autorités iraniennes un message de Jean-Paul II demandant que la sécurité des otages soit assurée, initiative repérée jusque dans des documents officiels américains. Le geste ne résout pas la crise, mais il illustre la posture vaticane : intervenir par l’appel humanitaire, sans s’aligner sur une logique de confrontation.
En 1981, l’Iran islamique crédite aussi cette relation : son premier ambassadeur post-révolutionnaire auprès du Saint-Siège, Seyyed Hadi Khosroshahi, présente ses lettres de créance.
Autrement dit, la République islamique comprend très tôt l’intérêt d’un canal romain. Pour Téhéran, le Vatican n’est pas une puissance militaire, mais un amplificateur symbolique : être reçu, être écouté, n’être pas totalement isolé. Au fil des décennies, un autre fil se tisse : le dialogue interreligieux, et avec lui une tentation, des deux côtés, de souligner des convergences sociétales (valeur de la famille, critique du matérialisme) malgré des divergences dogmatiques irréductibles. Sur ce terrain, l’Iran peut se présenter comme le visage « rationnel » d’un islam chiite institutionnel, tandis que Rome peut espérer faire bouger, par la discussion, les conditions de vie des minorités. Mais ce terrain est piégé : la théocratie iranienne n’a jamais cessé d’encadrer strictement toute dynamique religieuse perçue comme prosélyte, et sa législation conserve une dureté de principe face aux conversions.
L’un des moments les plus visibles de cette relation est la visite du président Mohammad Khatami, reçu par Jean-Paul II au Vatican le 11 mars 1999. Le contexte, alors, est celui d’un espoir international de détente, sur fond de discours sur le « dialogue des civilisations ».
Cette visite a un sens : elle donne à l’Iran une fenêtre de normalisation, et elle offre au Vatican la possibilité de rappeler, en creux, ses attentes sur la liberté religieuse et la coexistence. Les années 2000 montrent toutefois l’ambivalence de l’échange. En 2010, à la suite d’un message du président Mahmoud Ahmadinejad, la question d’une coopération plus structurée est évoquée, et l’idée d’une commission bilatérale apparaît dans la correspondance rapportée par le Saint-Siège. Pour Téhéran, c’est l’occasion de se présenter comme partenaire moral contre le « sécularisme », tout en poursuivant, à l’intérieur, une logique de contrôle politique du religieux.
Le pontificat de François accentue, paradoxalement, les deux dynamiques contraires : intensification des contacts et durcissement des questions de droits. Le 26 janvier 2016, François reçoit le président Hassan Rohani ; la note rapportée à l’époque souligne l’importance de la paix régionale, du dialogue et d’une responsabilité partagée face à la violence.
Dans le même temps, le Saint-Siège soutient clairement l’idée que la diplomatie vaut mieux que l’escalade sur le dossier nucléaire : en 2015, François exprime publiquement son espoir que l’accord sur le nucléaire iranien soit « durable et efficace » et qu’il porte des fruits grâce à la coopération de toutes les parties. C’est un point clef : Rome n’endosse pas l’idéologie du régime, mais elle préfère un Iran encadré par des mécanismes vérifiables plutôt qu’un Iran acculé, tenté par la fuite en avant.
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Les échanges se multiplient aussi sur les crises régionales. Après le 7 octobre 2023, des contacts diplomatiques sont rapportés entre le Saint-Siège et Téhéran sur Gaza et le risque d’embrasement. Le Vatican, fidèle à sa ligne, insiste notamment sur l’évitement de l’escalade et sur une solution politique stable, en particulier l’horizon des deux États, que Rome rappelle comme une exigence structurelle de paix.
Mais à l’intérieur de l’Iran, le dur s’impose. L’Église catholique y est minuscule et composite, avec des fidèles relevant de rites chaldéen, arménien et latin, et une présence étrangère très encadrée. Des signaux concrets montrent la fragilité de cette présence : en 2021, par exemple, l’Iran refuse un permis de séjour à une religieuse missionnaire présente de longue date, révélateur d’un durcissement administratif qui, sans bruit, peut étouffer une communauté. C’est dans ce contexte qu’intervient un geste romain très commenté : le 7 décembre 2024, François crée cardinal Dominique Joseph Mathieu, archevêque latin de Téhéran-Ispahan. Dans une logique vaticane, c’est un double signal : d’une part, un acte de sollicitude pastorale pour une Église locale infime, d’autre part, un message diplomatique de continuité.
Quelques semaines plus tôt, le 20 novembre 2024, François reçoit des participants d’un colloque entre le dicastère pour le dialogue interreligieux et un centre de dialogue basé à Téhéran. Il y prononce une phrase capitale, souvent citée car elle révèle la tension interne de cette diplomatie :
« Le sort de l’Église catholique en Iran, un “petit troupeau”, est très proche de mon cœur. Et l’Église n’est pas contre le gouvernement, non, ce sont des mensonges ! »
Cette déclaration se lit de deux manières. Comme une tentative de protection, en désamorçant l’accusation de subversion qui, dans les régimes autoritaires, sert de prétexte à la répression. Mais aussi comme un risque : celui d’offrir au pouvoir iranien, par ricochet, une image de normalité, alors même que l’appareil coercitif demeure intact.
Le même François, pourtant, n’a pas hésité à nommer l’Iran lorsqu’il jugeait que la dignité humaine était frontalement atteinte. Le 9 janvier 2023, devant le corps diplomatique, il déclare : « Le droit à la vie est également menacé là où la peine de mort continue d’être appliquée, comme c’est le cas ces jours-ci en Iran », en référence aux exécutions liées à la répression des manifestations. C’est une ligne rouge clairement posée : le Vatican peut dialoguer, mais il ne peut pas bénir la logique d’État qui tue.

L’hiver 2026 met ce dilemme à nu. Le 9 janvier 2026, l’ambassadeur d’Iran près le Saint-Siège, Mohammad Hossein Mokhtari, salue brièvement le pape Léon XIV lors des vœux du corps diplomatique, alors même que Téhéran fait face à des protestations et à une répression sévère. Le Vatican, prudent, tarde à « officialiser » une prise de position directe. Mais le 19 janvier 2026, le cardinal Pietro Parolin laisse percer une indignation personnelle, lourde de sens venant d’un secrétaire d’État : « Je me demande comment il est possible d’attaquer son propre peuple, au point de provoquer autant de morts. »
Le prélat dit ici, presque à nu, ce que la diplomatie évite d’écrire : la violence d’État n’est pas un détail interne, elle interroge la conscience.
Puis vient la guerre ouverte. À ce stade, la question n’est plus seulement de savoir si l’Iran est un interlocuteur régional incontournable, il l’est, mais si l’ordre international peut se permettre de tordre le droit en prétendant défendre le droit. Le 3 mars 2026, Emmanuel Macron affirme que les opérations américano-israéliennes contre l’Iran ont été conduites « en dehors du droit international » et que la France ne peut les approuver, tout en jugeant que la responsabilité de l’escalade revient au régime iranien. Cette formule, politiquement explosive, dit un point essentiel : on peut condamner la théocratie iranienne et refuser, simultanément, l’idée qu’une coalition s’arroge le droit de frapper hors cadre légal.
C’est là que la conclusion devient, nécessairement, visionnaire. Dans les années qui viennent, l’histoire pourrait produire un piège moral redoutable : à force de dénoncer l’illégalité d’une attaque, certains finiront par parler comme si l’on devait « regretter » ceux qui ont opprimé. Or le droit n’est pas un mécanisme de nostalgie. Le droit est un garde-fou contre la jungle, pas un certificat de respectabilité pour les bourreaux. La lucidité consiste à tenir ensemble trois vérités, sans en sacrifier aucune : premièrement, oui, l’usage de la force doit rester arrimé au droit, sinon le monde devient un théâtre de représailles sans fin ; deuxièmement, non, le respect du droit n’oblige pas à blanchir une théocratie qui a réprimé, emprisonné, exécuté et bâillonné ; troisièmement, enfin, la seule issue réellement durable ne viendra ni d’une sanctuarisation diplomatique de Téhéran, ni d’une logique de frappe « exemplaire », mais d’une transition où la dignité du peuple iranien cesse d’être l’otage des idéologues, qu’ils soient en robe, en uniforme ou en costume.
Dans cette perspective, la « naïveté » que l’on reproche au Vatican n’est pas d’avoir parlé, c’est d’avoir parfois laissé croire, ou laissé espérer, que parler suffisait. À l’heure où la guerre recompose brutalement les rapports de force, la diplomatie romaine, si elle veut rester fidèle à sa vocation morale, devra durcir un point : maintenir le canal, oui, mais sans jamais laisser le canal devenir une scène où un régime liberticide vient chercher une onction symbolique. Le Vatican a un rôle unique quand il rappelle que la paix ne se bâtit pas sur l’humiliation, mais il le perdrait s’il donnait l’impression que la paix se paie au prix du silence sur la répression.
Source historique harvard.edu


