Président du Salvador depuis 2019, Nayib Bukele est devenu l’une des figures politiques les plus observées d’Amérique latine. Son exercice du pouvoir, marqué par une politique sécuritaire radicale et une communication directe, s’accompagne d’un discours moral et spirituel assumé, dans lequel il revendique une foi personnelle en Jésus-Christ tout en se tenant à distance des appartenances religieuses institutionnelles.
Né en 1981 à San Salvador, issu d’une famille marquée par le pluralisme religieux, Nayib Bukele est le fils d’un père d’origine palestinienne, chrétien converti à l’islam et imam influent, et d’une mère chrétienne. Cette trajectoire familiale a nourri, dès ses débuts politiques, de nombreuses interrogations sur sa foi. Lors de la campagne présidentielle de 2019, ces questions ont été ravivées après la diffusion de photographies le montrant prier dans une mosquée au Mexique. Bukele avait alors clarifié sa position : il ne se réclame d’aucune religion, mais affirme croire en Jésus-Christ.Cette affirmation, qu’il a réitérée à plusieurs reprises, s’inscrit dans une vision personnelle de la foi, qu’il relie explicitement à l’action politique. Dans des messages récents diffusés sur les réseaux sociaux, le président a présenté la transformation du Salvador non seulement comme un succès politique, mais comme un « miracle », attribuant la chute spectaculaire de la criminalité à la foi en Christ et à la prière d’un peuple uni.

Cette référence religieuse ne se limite pas à des expressions personnelles : elle irrigue aussi ses positions sur les grands débats sociétaux. L’une des déclarations les plus commentées de Bukele concerne l’« idéologie LGBTQI ». Dans un message virulent largement partagé sur les plateformes sociales, il a affirmé : « Nous ne permettrons pas l’idéologie du genre. Elle est anti-naturelle, anti-Dieu et anti-famille ». Par ces mots, il oppose clairement la vision anthropologique chrétienne et morale à ce qu’il considère comme une idéologie incompatible avec la nature humaine, la foi chrétienne et la conception traditionnelle de la famille.
Depuis ce positionnement, le gouvernement salvadorien a mis en place plusieurs mesures concrètes. Parmi elles figure notamment la suppression dans les programmes et manuels scolaires de toute référence à l’« idéologie de genre » ou à des contenus éducatifs liés à la diversité sexuelle.
Les autorités ont justifié ces décisions par la volonté de protéger les enfants, en s’appuyant sur l’idée que certaines approches pédagogiques pourraient « déconcerter » ou « perturber » les valeurs culturelles et morales qui, selon elles, fondent la société salvadorienne.
Ces orientations s’inscrivent dans une stratégie politique plus large. Elles se conjuguent à une politique de communication affirmée, dans laquelle Bukele se présente comme le défenseur d’une conception conservatrice de la société, affirmant que les valeurs telles que la famille traditionnelle et le respect des normes morales historiques doivent rester au centre des politiques publiques. Pour une partie significative de la population, rassemblant des catholiques, des évangéliques, ces prises de position renforcent son image de dirigeant ferme, cohérent et protecteur.
À l’inverse, ces déclarations et mesures ont suscité des critiques émanant d’organisations de défense des droits humains et de mouvements sociaux. Plusieurs associations dénoncent une stigmatisation renouvelée des personnes LGBTQI, estimant que la rhétorique gouvernementale alimente des préjugés et crée un climat d’exclusion. Pour ces observateurs, l’argument de la protection des jeunes sert parfois de prétexte à minimiser les droits des minorités sexuelles et à restreindre l’accès à des informations ou à des protections spécifiques.Ces critiques s’ajoutent à celles déjà formulées contre la gestion autoritaire du pays dans d’autres domaines, notamment l’usage prolongé de l’état d’exception pour lutter contre les gangs, qui a permis une réduction spectaculaire de la criminalité mais a aussi été associée à des restrictions des libertés publiques et à des pressions sur les institutions judiciaires et les médias.
Lire aussi
Pour Nayib Bukele, ces controverses s’expliquent selon lui par des incompréhensions ou des lectures biaisées de ses intentions. Dans sa communication, il affirme œuvrer pour la défense de la dignité humaine, de la sécurité et de l’unité nationale, et considère que la souveraineté culturelle de son pays doit être respectée dans la définition des normes sociales et morales.Cette combinaison d’autorité politique, de références religieuses personnelles et de positions tranchées sur des sujets sociétaux sensibles fait de Nayib Bukele une figure profondément clivante. Admiration et critiques s’entremêlent autour de son persona et de ses décisions, faisant de la trajectoire politique du président salvadorien un sujet d’attention bien au-delà des frontières du Salvador, notamment dans les débats contemporains sur la famille, la foi, la diversité et le rôle de l’État.
Rappelons qu’ au Salvador, le christianisme, et en particulier le catholicisme, constitue un repère historique et culturel majeur. L’Archidiocèse de San Salvador, érigé en diocèse en 1842 puis élevé au rang d’archidiocèse métropolitain en 1913, demeure le cœur institutionnel de l’Église catholique dans le pays. Il couvre aujourd’hui un territoire de plus de 3 000 km², comprenant la capitale et plusieurs départements clés, et regroupe plus de 1,6 million de fidèles, soit environ 55 % de la population. Son siège, la cathédrale du Divin Sauveur à San Salvador, conserve les reliques de saint Óscar Romero, archevêque assassiné en 1980 et figure emblématique de l’engagement de l’Église aux côtés des pauvres et des victimes de la violence durant la guerre civile.
Cet héritage se manifeste encore aujourd’hui dans l’implication de nombreux catholiques sur des questions sociales et environnementales, comme l’opposition à la reprise de l’extraction minière, réautorisée fin 2024 malgré son interdiction depuis 2017. Jugée dangereuse pour les populations et pour l’environnement, cette décision a suscité une mobilisation importante de communautés ecclésiales, de prêtres et de laïcs, qui appellent à l’abrogation du texte au nom de la sauvegarde de la création et de la dignité humaine. Si les chrétiens au Salvador ne sont pas confrontés à des persécutions institutionnelles, ils évoluent néanmoins dans un contexte marqué par la violence sociale, la pauvreté et de fortes tensions politiques, ce qui confère aux Églises un rôle central d’accompagnement spirituel, pastoral et civique des populations les plus vulnérables.


