Depuis 2000 ans

La basilique Saint-Pierre de Rome submergée par les touristes : le sacré relégué au second plan ?

Depositphotos
Depositphotos
Comment maintenir le silence et le respect dans un lieu sacré fréquenté chaque jour par des milliers de visiteurs, une question qui se pose aussi pour Notre Dame de Paris...

Depuis le 1er mars, la basilique Saint-Pierre de Rome a instauré un système séparant les fidèles venus prier des simples visiteurs. Mais les messes, célébrées à heures fixes, passent souvent inaperçues et deviennent inaudibles. L’objectif est de protéger le recueillement dans l’église la plus importante du catholicisme, devenue aussi l’un des sites touristiques les plus fréquentés au monde. Mais sur le terrain, la réalité est plus complexe. Les touristes dominent largement l’espace, les messes se célèbrent souvent dans un brouhaha constant et certaines initiatives pastorales, comme un « point d’écoute » installé pendant le Jubilé, semblent être restées totalement ignorées.

La basilique Saint-Pierre est à la fois le cœur spirituel de l’Église catholique et l’un des monuments les plus visités au monde. Des milliers de personnes franchissent chaque jour la grande porte de bronze pour admirer les chefs-d’œuvre qui s’y trouvent, de la Pietà de Michel-Ange au baldaquin du Bernin.

Depositphotos

Cette fréquentation exceptionnelle crée cependant une tension visible entre deux réalités : celle d’un sanctuaire où l’on vient prier et celle d’un site touristique visité par des foules venues du monde entier.

Pour tenter de répondre à cette situation, un nouveau dispositif a été mis en place au début du mois de mars. Désormais, à l’entrée de la basilique, deux chemins différents sont proposés. Le premier est destiné aux fidèles venus prier, appelés « orants ». Le second est celui des visiteurs, c’est-à-dire des touristes qui viennent avant tout pour découvrir la basilique. Les visiteurs empruntent l’accès traditionnel. Ils montent l’escalier qui mène au portique de la basilique et entrent par la grande porte centrale. Les fidèles, eux, peuvent utiliser un parcours réservé accessible par une porte vitrée située à gauche après l’accueil.

Il suffit de se présenter comme « orant » pour que l’agent ouvre l’accès.

Ce parcours mène par un escalier extérieur jusqu’à un chemin balisé qui contourne une partie de la basilique. Il passe devant la Porte Sainte et conduit directement à la porte des Sacrements, située entre la Porte Sainte et la grande porte centrale. L’idée est simple : permettre aux personnes venues prier d’entrer rapidement dans la basilique sans devoir attendre dans les longues files de touristes.Dans les faits, ce dispositif reste très discret. Peu de panneaux l’indiquent et beaucoup ignorent son existence. Résultat : ce parcours réservé est souvent presque vide. Pourtant il offre un avantage réel. En entrant par cet accès, les fidèles peuvent par exemple s’approcher de la Pietà de Michel-Ange sans se retrouver immédiatement dans la foule compacte des visiteurs venus prendre des photos. Ils peuvent également rejoindre plus facilement le tombeau de saint Jean-Paul II ou la chapelle du Saint-Sacrement, où l’accès est régulé et où les fidèles ont priorité.

Mais la séparation ne dure qu’un temps. Pour rejoindre les autels où sont célébrées les messes quotidiennes, les fidèles doivent finalement se mêler au flot continu des touristes. Dans l’immensité de la basilique, les célébrations liturgiques peuvent alors presque passer inaperçues.

Lire aussi

La Bussola précise que si l’on ne connaît pas les horaires, il est difficile de comprendre qu’une messe commence. La voix du prêtre et celle des chantres est souvent couverte par les conversations, les groupes guidés et le bruit constant des visiteurs.

La liturgie reste pourtant digne et soignée. Les lecteurs et les chantres assurent leur service avec sérieux. Mais l’assemblée participe peu, car beaucoup des personnes présentes ne sont pas venues pour la messe. Au moment de la communion, des agents de la Fabrique de Saint-Pierre se placent à proximité du prêtre pour surveiller le déroulement et éviter tout risque de profanation eucharistique, un danger réel dans un lieu où se mêlent prière et tourisme de masse. Dans la nef gauche se trouve un espace très actif, le coin des bénédictions. Un prêtre y bénit des objets de dévotion comme des chapelets, des médailles ou des croix, et reçoit les intentions de messe des fidèles. Les personnes intéressées remplissent un formulaire et peuvent laisser une offrande. C’est l’un des rares endroits où l’on observe encore clairement une démarche spirituelle dans le flux continu des visiteurs.

À quelques mètres de là, un autre dispositif raconte une histoire bien différente. Pendant le Jubilé, un « point d’écoute » avait été installé pour offrir un lieu où les visiteurs pourraient parler, se confier ou recevoir un soutien. L’intention était de proposer un accompagnement pastoral au cœur de la basilique. Mais cette initiative semble n’avoir rencontré aucun écho.

Lieu d’écoute à Saint Pierre de Rome

Un prêtre chargé du secteur le reconnaît avec franchise: « Pendant tous ces mois, je n’y ai jamais vu personne« 

Autrement dit, cet espace censé accueillir des personnes en quête d’écoute est resté vide. Personne ne s’y arrête, personne ne semble savoir qu’il existe. Cette absence totale de fréquentation révèle probablement un décalage entre l’intention du projet et la réalité du lieu. Dans une basilique parcourue par des foules pressées venues admirer les œuvres et prendre des photos, l’idée d’un espace de soutien psychologique apparaît mal adaptée. Les visiteurs passent rapidement, regardent les œuvres, prennent des photos et poursuivent leur parcours. Ils ne viennent pas pour se confier.

Tout autour, la scène ressemble souvent à celle d’un grand site touristique. Des visiteurs posent pour des photos devant le baldaquin du Bernin, d’autres téléphonent en marchant, d’autres encore s’appuient contre les balustrades en écoutant un guide. Certains regardent leur téléphone comme s’ils attendaient le tram. D’autres passent sans même remarquer qu’une messe est en train d’être célébrée.

Plus frappant encore, durant toute la période d’observation, presque personne ne fait le signe de croix en entrant ou en sortant de la basilique.

L’attitude n’est souvent pas différente de celle que ces mêmes visiteurs auront quelques heures plus tard au Colisée ou au Forum romain.

La question demeure donc ouverte. La basilique Saint-Pierre est-elle devenue victime de son propre succès ? Le double parcours instauré pour distinguer les fidèles des touristes représente une tentative pour préserver un espace de prière dans l’église la plus visitée du monde. Mais tant que les deux flux finissent par se rejoindre à l’intérieur, le défi reste entier : comment maintenir le silence et le respect dans un lieu sacré fréquenté chaque jour par des milliers de visiteurs, une question qui se pose aussi pour Notre Dame de Paris…

Recevez chaque jour notre newsletter !