En déclarant que « la vie n’est pas sacrée » tandis que « la liberté l’est », Raphaël Enthoven ne se contente pas de provoquer. Il expose, sans le vouloir, la fragilité conceptuelle d’un discours qui confond transgression et pensée. Car aucune grande tradition philosophique, ni antique, ni moderne, ni chrétienne, n’a jamais fait de la liberté un absolu détaché de l’être, du bien et de la vérité.La liberté n’est pas première. Elle est toujours seconde. Elle suppose un sujet vivant, incarné, reçu avant d’être choisi. Sacraliser la liberté tout en désacralisant la vie revient à absolutiser un attribut en niant ce qui le rend possible. Sans vie, il n’y a ni sujet, ni choix, ni autonomie. Cette inversion des principes n’est pas une avancée morale, c’est une contradiction logique.
Au fond, ce que révèle ce type de discours, c’est l’arrogance métaphysique propre à l’idéologie moderne : celle d’une raison humaine qui prétend répondre seule à la question philosophique de la vie, tout en excluant délibérément Dieu. Cette idéologie ne se contente pas de séculariser le monde, elle prétend le refonder. Or le sacré n’est pas d’abord une catégorie confessionnelle, il est une reconnaissance ontologique. Est sacré ce qui ne relève pas de la pure disponibilité, ce qui ne peut être ni manipulé, ni redéfini, ni supprimé sans que l’homme se nie lui-même.
En mettant Dieu à part, l’idéologie moderne ne supprime pas le sacré, elle le déplace. Incapable d’assumer une réalité qui la dépasse, elle érige la liberté, le désir ou la loi positive en nouveaux absolus. Mais ces absolus, n’étant référés à rien d’autre qu’à eux-mêmes, ne reconnaissent plus aucune limite objective : ils ne connaissent plus de seuil inviolable que la volonté humaine ne puisse franchir.
Rappelons que la philosophie classique savait que le sacré naît de la reconnaissance d’une origine et d’une fin qui excèdent la volonté humaine. De Platon à Saint Augustin, le refus de l’hubris, cette démesure de l’intelligence qui veut se faire principe, était la condition même de la sagesse : « Ignoto Deo “au Dieu inconnu” telle était l’inscription que l’on pouvait lire sur certains autels de l’Antiquité, rappelant cette religiosité diffuse que saint Paul évoque à Athènes lorsqu’il annonce le Dieu révélé à ceux qui le vénéraient sans le connaître.
Apparait un principe purement gestionnaire de la vie humaine
Si l’homme refuse d’accueillir la vie comme un don, il ne la sacralise plus, il l’administre. Ce qui était inviolable devient négociable. Ce qui relevait de l’être devient objet de décision. Et c’est précisément ce déplacement qui rend tout justifiable. Si la vie n’est plus sacrée, alors rien n’interdit rationnellement de l’interrompre avant sa naissance, de la supprimer lorsqu’elle devient dépendante, ou de la redéfinir selon des critères d’utilité, d’autonomie ou de désir. L’avortement, l’euthanasie, mais aussi la prolifération de déviances anthropologiques présentées comme des droits, ne sont pas des excès accidentels : ils sont les conséquences logiques d’un monde où plus rien n’est reçu, où tout est produit, choisi, révisable.
Ainsi, l’exclusion de Dieu ne conduit pas à un espace neutre et rationnel, mais à une profanation généralisée.
La liberté, privée de toute transcendance, se voit chargée d’un rôle qu’elle ne peut assumer sans violence : décider du sens ultime, trier les existences, légitimer la mort. Loin d’émanciper l’homme, l’idéologie moderne l’enferme dans un univers où plus rien n’est réellement sacré, et où tout, tôt ou tard, devient disponible.Chez Aristote, l’homme libre n’est pas celui qui fait ce qu’il veut, mais celui qui veut ce qui est conforme à la raison droite. La liberté n’est pas indifférence, elle est orientation vers le bien. Une volonté sans finalité objective n’est pas libre, elle est errante. Même Kant, souvent invoqué par le progressisme contemporain, n’identifie jamais la liberté à la licence. Elle est au contraire obéissance à une loi morale reconnue comme rationnellement nécessaire. Là encore, la liberté n’existe que sous la condition d’une norme qui la précède.
La modernité tardive rompt avec cette sagesse élémentaire. Elle absolutise le choix en le coupant du bien, elle sacralise la décision en la détachant de toute vérité sur l’homme.
Dès lors, la liberté devient un pur pouvoir de disposer, y compris de la vie d’autrui. L’enfant à naître, le malade dépendant, le vieillard jugé inutile cessent d’être des sujets pour devenir des obstacles à l’autonomie des autres.C’est précisément ce que Saint Augustin avait diagnostiqué avec une lucidité redoutable. Pour lui, le cœur du problème n’est pas l’absence de liberté, mais son illusion. La volonté humaine est blessée. Elle peut vouloir le mal tout en se croyant souveraine. D’où cette affirmation décisive :« Qui facit peccatum, servus est peccati »,celui qui commet le péché est esclave du péché (In Ioannis Evangelium Tractatus, 41, 10).
Autrement dit, le liberum arbitrium, la simple capacité de choisir, ne suffit pas à définir la liberté.
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Une volonté capable de supprimer l’innocent, même au nom de la loi ou du consentement, n’est pas libre, elle est asservie à ce qui détruit l’homme.C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la phrase de Saint Augustin si souvent invoquée pour justifier l’arbitraire moderne : « Dilige et quod vis fac », Aime, et fais ce que tu veux
(In Epistolam Ioannis ad Parthos Tractatus, VII, 8).Loin d’autoriser tout, Saint Augustin affirme qu’une volonté réellement ordonnée par l’amour véritable ne peut vouloir le mal. La liberté n’est pas un droit de tuer, mais une capacité de vouloir la vie.Mais Saint Augustin va plus loin encore, et c’est là que la modernité se cabre. L’homme ne se libère pas seul. La liberté humaine n’est pas auto-rédemptrice. Séparée de la vérité sur l’homme, elle se retourne contre lui. C’est pourquoi l’Évangile peut affirmer sans paradoxe :« Si donc le Fils vous libère, vous serez réellement libres » (Jn 8,36).Pour Saint Augustin, cette parole n’est pas symbolique. Elle signifie que la liberté véritable ne devient possible qu’en Christ, parce que Lui seul libère la volonté humaine de son inclination à nier le bien sous couvert de choix.
Face à cela, la “liberté sacrée” invoquée par Raphaël Enthoven apparaît pour ce qu’elle est : une liberté amputée de toute anthropologie, réduite à un pouvoir de décision sans vérité, sans finalité, sans bien commun. Une liberté qui ne libère personne, mais qui trie, qui élimine, qui administre la mort comme solution.Ce débat n’oppose pas la religion à la République. Il oppose deux visions irréconciliables de l’homme. L’une reconnaît que la liberté n’a de sens que si la vie humaine est inviolable. L’autre accepte que certaines vies puissent être supprimées au nom d’une liberté devenue idole.Et toute idole, tôt ou tard, exige des sacrifices.
( réponse rédigée avec l’aide d’un prêtre théologien)


