Par Philippe Marie
Il faut d’abord rappeler une vérité simple, que nul catholique ne conteste. Les abus sexuels commis par des prêtres sont des crimes abominables. Ils sont aussi des péchés graves qui blessent profondément les victimes et scandalisent et salissent l’Église tout entière. Ces crimes ont existé. Ils ont détruit des vies et laissé des blessures qui, pour beaucoup de victimes, ne disparaîtront jamais complètement. L’Église l’a reconnu. Elle a ouvert ses archives, engagé des enquêtes, sanctionné des coupables, indemnisé des victimes et mis en place des procédures de prévention.
Elle a accepté de regarder ce mal en face. Aucune autre institution, ni l’Éducation nationale, ni le monde du travail ou le milieu du sport, ni les institutions culturelles ou politiques, ni les autres religions, ni les organisations de jeunesse n’a entrepris un travail de vérité d’une telle ampleur sur les abus commis en son sein. L’Église a porté cette croix publiquement et ne s’est pas dérobée.
Mais une autre réalité s’impose aujourd’hui : la transformation progressive de ces drames en matière médiatique permanente. Veillées mémorielles, spectacles, productions culturelles, témoignages mis en scène, tout semble désormais participer d’une répétition incessante où la pédocriminalité dans l’Église devient un thème central, parfois presque un genre à part entière.
Ce vendredi 13 mars, par exemple, une pièce intitulée « Pardon ? » est présentée dans l’église Sainte-Bernadette d’Orvault, près de Nantes. L’auteur, Laurent Martinez, victime d’un prêtre dans son enfance, y raconte son histoire. Le spectacle est présenté ainsi : « Sur scène, deux récits se croisent : celui d’un couple confronté aux séquelles d’un viol subi dans l’enfance, et celui d’une religieuse et d’un prêtre conservateur qui s’opposent sur la manière d’affronter ces crimes. » Que la parole des victimes puisse être entendue est évidemment légitime. Mais un élément interroge profondément : ces spectacles sont désormais joués dans les églises elles-mêmes. Les lieux consacrés à la prière, au silence et à l’adoration deviennent ainsi parfois des scènes où l’on met en représentation ces drames.
Peut-on sérieusement prétendre qu’une scène, des projecteurs et un public puissent réparer des blessures aussi profondes ? La vérité chrétienne est plus humble. Certaines blessures ne se referment jamais totalement ici-bas. Aucun dispositif humain, aucune dramaturgie morale, aucune mise en scène ne peut prétendre guérir ce qui a été brisé dans l’enfance. La réparation ultime n’appartient pas aux hommes. Elle appartient à Dieu. Seule la grâce, la prière et le pardon donné par Dieu peuvent apporter ce réconfort intérieur que ni les tribunaux, ni les plateaux de télévision, ni les scènes de théâtre ne peuvent offrir.
Il faut également rappeler un fait trop souvent absent du débat public. Même selon les estimations les plus élevées, les cas d’abus concernent environ 3 % des prêtres sur les soixante-dix dernières années. Trois pour cent. Cela signifie que 97 % des prêtres n’ont jamais commis ces crimes.
Des milliers d’hommes ont consacré leur vie au service de Dieu et des autres. Ils ont baptisé, enseigné, accompagné les mourants, consolé les pauvres, guidé des âmes, souvent dans l’ombre et sans reconnaissance. Pourquoi ces prêtres disparaissent-ils presque totalement du récit public ? Pourquoi ne voit-on jamais de pièces de théâtre consacrées à ces vies données, à ces prêtres fidèles qui ont soutenu des familles, relevé des consciences et sauvé des âmes ? Pourquoi, au contraire, répéter sans cesse le même amalgame ?
Car la répétition obsessionnelle de deux mots finit par produire un effet bien précis : pédophilie et Église. Pour certains adversaires du christianisme, ce rapprochement constant constitue une arme redoutable. Il nourrit l’idée que l’institution entière serait marquée par ce crime, comme si la faute d’une minorité devait définir toute l’Église.
Mais il faut aussi reconnaître qu’au sein même de l’Église, certains courants plus ou moins bienveillants utilisent eux aussi ces drames. Sous couvert de « travail de mémoire » et d’« attention aux victimes », certains cherchent en réalité à instrumentaliser ces tragédies pour transformer l’Église et pour la « moderniser ». Cette démarche relève d’une profonde malhonnêteté intellectuelle.
L’Église n’est pas une organisation inventée par les hommes que l’on pourrait remodeler selon l’air du temps. Elle est Une et éternelle, voulue par Dieu lui-même. Elle n’est pas la création d’un système humain, mais la communion de foi établie par le Christ entre Dieu et les hommes. On peut purifier les fautes commises par ses membres, corriger des abus, demander pardon et réparer autant que possible les injustices. Mais on ne peut pas prétendre transformer ce que Dieu a voulu. Derrière certains discours de réforme se cache souvent un projet bien différent : faire de l’Église une organisation humaine parmi d’autres, une sorte d’association morale moderne, égalitaire, inclusive, alignée sur les revendications idéologiques de notre époque, une institution remodelée selon les catégories du monde plutôt que fidèle à l’Évangile.
L’Église n’a jamais nié ses fautes et continue de porter cette croix douloureuse. Mais transformer ces tragédies en spectacles, parfois même au cœur des églises, ou les utiliser comme levier pour remodeler l’Église selon les idéologies contemporaines, n’aide ni la vérité ni les victimes. Car lorsque la souffrance devient un thème médiatique permanent, il arrive un moment où l’on cesse de chercher la justice et la guérison. On entretient simplement une image. Et cette image, pour certains, sert depuis longtemps un objectif bien précis : fragiliser l’Église en associant sans cesse son nom à l’un des crimes les plus odieux qui soient.


