Dès les premières lignes de sa tribune publié par Vatican News, le cardinal situe l’enjeu. Il rappelle que parmi « les décisions audacieuses du pape François figure la nomination de laïcs et de religieuses à des postes d’autorité habituellement réservés aux ministres ordonnés ». Il note que le pape a justifié cette innovation « par le principe synodal, qui appelle à une plus grande participation des fidèles à la communion et à la mission de l’Église ». Le constat est posé sans polémique. Mais immédiatement, il reconnaît que cette initiative « va à l’encontre de la coutume ancestrale consistant à confier les postes d’autorité aux ministres ordonnés ». Il évoque même « le malaise suscité par une décision papale respectée, mais peut-être considérée comme provisoire ». L’interrogation est donc réelle. Elle est formulée explicitement à la fin de son texte : « Concession provisoire à réexaminer ou progrès ecclésiologique ? »
Toutefois, il est essentiel de comprendre que le cardinal ne remet pas en cause la légitimité de la décision. Il précise clairement qu’« il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause l’avancée doctrinale décisive du Concile », notamment l’enseignement de Lumen Gentium sur la sacramentalité de l’épiscopat et les tria munera. Mais il ajoute aussitôt une phrase décisive : « Cela ne signifie pas que le sacrement de l’Ordre soit la source exclusive de tout gouvernement dans l’Église. » C’est ici que se situe le cœur de son analyse. La question n’est pas disciplinaire, elle est théologique. Le cardinal estime que notre réflexion souffre d’« un déficit pneumatologique qui va de pair avec une vision christologique unilatérale ». Autrement dit, on insiste à juste titre sur le rôle du Christ dans les sacrements, mais on parle trop peu de l’action propre de l’Esprit Saint.
Il rappelle que « les sept sacrements sont des actes du Christ », mais aussi « des actes de l’Église résultant de l’action de l’Esprit Saint ». Et il souligne que « l’action de l’Esprit Saint dépasse les sacrements et se manifeste librement dans les charismes et les ministères ».
Cette insistance n’est pas secondaire. Elle permet de comprendre son interprétation du geste du pape. Selon lui, le pape « discerne l’autorité de l’Esprit Saint à l’œuvre au-delà du lien établi entre le ministère ordonné et le gouvernement de l’Église ». Il précise cependant : « Il ne s’agit pas de substituer un gouvernement charismatique au gouvernement hiérarchique. » La nuance est fondamentale. Il ne s’agit pas d’opposer hiérarchie et charismes, mais de reconnaître que « les charismes de l’Esprit Saint possèdent un poids propre d’autorité dans des domaines où l’ordination sacramentelle n’est pas nécessaire ». Il évoque concrètement la gestion des ressources humaines, l’administration de la justice, le discernement culturel et politique, la gestion financière ou le dialogue œcuménique.Dans ces domaines, écrit-il, on peut imaginer « une collaboration entre clercs, laïcs et religieux dans laquelle la position subordonnée du ministre ordonné ne serait ni inappropriée ni problématique ».
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Le cardinal répond également à une objection fréquente. Lorsque le pape nomme une femme à la tête d’un dicastère, « il ne délègue pas sa juridiction à un quelconque sujet ». Il confie une responsabilité à une personne compétente « en vertu d’un charisme », mais celle-ci « demeure encadrée et garantie par la juridiction globale du Saint-Père sur la Curie romaine ». Ainsi, la structure hiérarchique n’est pas affaiblie. Elle demeure le cadre de référence.
En conclusion, le cardinal ne cache pas son orientation personnelle. « Je ne doute pas que le geste du pape François soit prometteur pour l’avenir », écrit-il. Il y voit « le début de la reconnaissance par l’autorité hiérarchique de l’autorité des charismes, conformément aux orientations du Concile ». Il cite enfin l’appel conciliaire invitant les pasteurs à « reconnaître en eux (les laïcs) leurs ministères et leurs charismes, afin que tous coopèrent, chacun selon ses capacités et d’un seul cœur, à l’œuvre commune ». On comprend alors que l’interrogation du cardinal n’est pas une contestation. Elle est une demande de clarification doctrinale. Il veut éviter que la réforme soit perçue comme une simple innovation administrative ou comme un geste dicté par les circonstances.
Sa question est plus exigeante : comment intégrer pleinement, dans la théologie du gouvernement ecclésial, l’action de l’Esprit Saint et la réalité des charismes, sans affaiblir le lien constitutif entre Ordre sacré et responsabilité pastorale ? En ce sens, son texte ne fragilise pas la réforme. Il en cherche l’ancrage le plus solide, afin qu’elle apparaisse non comme une rupture, mais comme un développement organique et fidèle de l’ecclésiologie du Concile.

Le cardinal Marc Ouellet est né le 8 juin 1944 à Lamotte, près d’Amos, au Canada. Ordonné prêtre pour le diocèse d’Amos le 25 mai 1968, il rejoint la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice. Il est titulaire de licences en théologie et en philosophie, ainsi que d’un doctorat en théologie dogmatique.Après des responsabilités au sein des Sulpiciens au Canada, il devient directeur puis professeur au Grand Séminaire de Montréal, dont il est nommé recteur en 1990. Il exerce également brièvement la charge de recteur du séminaire Saint-Joseph d’Edmonton. Parallèlement, il est consulteur auprès de la Congrégation pour le Clergé, puis membre du Conseil général des Prêtres de Saint-Sulpice. Sa carrière académique se poursuit à Rome, à l’Institut Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille, rattaché à l’Université pontificale du Latran, où il obtient en 1997 la chaire de théologie dogmatique.Le 3 mars 2001, il est nommé évêque titulaire d’Agropoli et secrétaire du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Il est ordonné évêque le 19 mars 2001 par le pape Pope John Paul II. Le 15 novembre 2002, il est nommé archevêque métropolitain de Québec.
Créé cardinal par saint Jean-Paul II lors du consistoire du 21 octobre 2003, il reçoit le titre de Sainte-Marie-en-Traspontine. Il participe au conclave d’avril 2005 qui élit Pope Benedict XVI, puis à celui de mars 2013 qui élit Pope Francis.En 2008, il est rapporteur général de la XIIᵉ Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques sur « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ». Le 30 juin 2010, il est nommé préfet de la Congrégation pour les évêques et président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, fonction stratégique au cœur du gouvernement de l’Église universelle. En 2018, le pape François l’intègre à l’ordre des évêques au sein du Collège cardinalice, l’assimilant aux cardinaux titulaires d’un siège suburbicaire.
Le 30 janvier 2023, le pape François accepte sa démission, présentée pour limite d’âge, des fonctions de préfet du Dicastère pour les évêques et de président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine. Il quitte officiellement ses fonctions le 12 avril 2023.Au sein de la Curie romaine, il a été membre de plusieurs dicastères majeurs, notamment ceux pour la Doctrine de la foi, pour le Clergé, pour les Textes législatifs, ainsi que pour la Culture et l’Éducation.Son parcours conjugue ainsi expérience pastorale, responsabilité académique, expertise doctrinale et haute charge gouvernementale au service de l’Église universelle.


