L’aile ultra-progressiste de l’Église organise son festival, et l’ironie s’invite d’elle-même
Affiche de l'événement - capture écran
Verrons-nous un jour, dans ces mêmes lieux, un festival interreligieux dénonçant aussi la radicalité de l’extrême gauche, ses dogmes, ses intimidations et ses atteintes répétées à la liberté de conscience
Il fallait bien un décor, il fallait bien un symbole, et l’on a donc choisi l’Abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer. Une abbaye en apparence. Dans les faits, le lieu n’est plus monastique depuis longtemps, davantage maison d’hôtes et centre de rencontres que foyer de vie religieuse. La messe y est célébrée de temps à autre, quand un prêtre peut venir. Pour le reste, trois sœurs issues d’une ancienne communauté prêtent encore main-forte, notamment pour servir le goûter. Le cadre est donc idéal pour accueillir un « festival interreligieux » très engagé, très contemporain, et parfaitement déconnecté de la réalité ecclésiale ordinaire, à partir de 368.00 € Taxe de séjour non comprise pour deux personnes en chambre double ou partagée.
Pour être précis, du vendredi 30 janvier au dimanche 1er février 2026, l’Interfestival des religions et des convictions se tient à l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer (Côtes-d’Armor) autour d’un thème soigneusement balisé, « Résister aux idéologies d’extrême droite ». Trois jours de tables rondes, d’ateliers, de temps de parole et de moments dits spirituels, présentés comme une urgence morale et civilisationnelle.La 30e édition de cet événement est organisée en partenariat avec Coexister, mais aussi Témoignage chrétien, Les Amis de la Vie, Le Cri, Les Poissons Roses et Démocratie & Spiritualité. Un ensemble de partenaires dont l’engagement idéologique est bien connu, et qui dessinent un paysage très homogène.
L’événement est porté, sans ambiguïté, par Lara Euchin, 28 ans, présidente de Coexister. Il ne s’agit pas d’une intervenante parmi d’autres, mais bien de la figure centrale du festival, celle qui en fixe la ligne, le vocabulaire et l’orientation idéologique. Le qualificatif « interreligieux » renvoie ici à la présence de participants se réclamant de traditions ou de convictions diverses, et non à une quelconque représentation institutionnelle des religions.La liste des intervenants confirme cette orientation. On y trouve des journalistes ( La Vie groupe Bayard) , des universitaires, des militants associatifs, une femme rabbin, un théologien musulman, un moine bouddhiste, des responsables d’organisations engagées, un pasteur protestant retraité. Un prêtre catholique est bien présent, mais uniquement pour la célébration liturgique. Une eucharistie à dimension œcuménique est en effet prévue le samedi soir, présidée par Jean-Claude Lemaitre, prêtre handicapé du diocèse de Rennes, avec une prédication assurée par Yves Noyer, pasteur.
Le cadre idéologique de la rencontre est clairement posé dans les textes de présentation du festival, qui affirment notamment :
« La montée des idéologies d’extrême droite n’est pas une simple fluctuation politique. C’est une menace directe contre les fondements mêmes de nos sociétés et de notre humanité partagée. […] Nationalismes identitaires et agressifs, nostalgies autoritaires, xénophobie institutionnalisée, théories du complot, révisionnisme historique, masculinisme, suprémacisme, déni climatique, augmentation des budgets militaires, prolifération nucléaire, etc. Le trumpisme, en particulier, a légitimé la défiance envers le droit international, le discrédit des institutions démocratiques et la brutalisation du débat public. »
La liste est longue, englobante, et frappe par son ampleur. Courants politiques, débats sociétaux, choix géopolitiques, orientations budgétaires et questions environnementales sont agrégés dans une même catégorie morale. L’extrême droite devient ainsi un concept total, capable d’absorber tout ce qui ne correspond pas à une vision précise du progrès.Dans un entretien accordé à La Croix, média du Groupe Bayard, ce cadre est repris sans nuance. Le mal est identifié, unique, omniprésent. Face à lui, une seule réponse, la « coexistence active », présentée comme un socle spirituel commun aux religions et à l’humanisme laïque.L’ironie devient plus subtile encore lorsque Lara Euchin précise être personnellement athée, tout en appelant à une « exigence spirituelle » et à une fidélité aux sources des traditions religieuses.
Une spiritualité sans Dieu, portée depuis une abbaye qui n’est plus vraiment une abbaye, soutenue par des partenaires pour lesquels le christianisme relève d’abord d’un engagement culturel, social ou politique.
L’Interfestival entend « casser l’idée d’un prétendu choc des religions ou des civilisations ». L’objectif affiché est louable. Mais en se focalisant exclusivement sur un seul extrême, en refusant toute analyse symétrique, en évitant soigneusement toute interrogation sur les dérives idéologiques de l’extrême gauche, le discours perd en crédibilité ce qu’il gagne en confort moral.En toute bonne foi, et sans esprit polémique, la question demeure entière. Verrons-nous un jour, dans ces mêmes lieux, un festival interreligieux dénonçant aussi la radicalité de l’extrême gauche, ses dogmes, ses intimidations et ses atteintes répétées à la liberté de conscience ? L’abbaye, la maison d’hôtes ou le centre culturel seront sans doute disponibles.Nous attendons leur réponse et en attendant nous souhaitons que le souffle de l’Esprit Saint, qui ne figure pas au programme, sache néanmoins se frayer un chemin jusque dans ces échanges.