L’érosion du catholicisme en Amérique latine ne peut plus être réduite à un phénomène marginal ni interprétée comme une transition anodine. Les données les plus récentes du Pew Research Center, issues d’enquêtes comparables menées en 2013-2014 puis en 2024 dans six pays majeurs, Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Mexique et Pérou, mettent en évidence une rupture nette et généralisée avec l’Église catholique. Ces pays, qui regroupent près de 495 millions d’habitants, offrent une photographie fidèle de l’évolution religieuse du continent.
La part de catholiques dans les populations d’Amérique latine a diminué depuis 2013-2014
% d’adultes, dans chaque pays, qui se déclarent catholiques, par année

Dans chacun d’eux, la proportion d’adultes se déclarant catholiques a fortement reculé en une décennie. En Argentine, elle est passée de 71 % à 58 %, soit une baisse de 13 points. Au Brésil, le recul est encore plus sévère, de 61 % à 46 %, affaiblissant profondément la présence catholique dans le pays le plus peuplé d’Amérique latine. Le Chili connaît un effondrement de 18 points, passant de 64 % à 46 %. La Colombie enregistre la chute la plus spectaculaire, de 79 % à 60 %, soit 19 points perdus en dix ans. Le Mexique, longtemps considéré comme un bastion du catholicisme, passe de 81 % à 67 %, tandis que le Pérou recule de 76 % à 67 %. Aucun pays n’échappe à cette dynamique. Le catholicisme recule partout, sans exception.
La majorité des anciens catholiques en Amérique latine se déclarent désormais sans religion ou protestants
% d’adultes, dans chaque pays, qui disent avoir été élevés dans le catholicisme mais l’avoir quitté depuis et…

Cette désaffiliation massive ne se traduit pas par une montée équivalente des Églises protestantes, dont la part reste globalement stable. Elle profite avant tout à une catégorie en forte expansion, celle des personnes se déclarant sans religion. En Argentine, elles représentent désormais 24 % des adultes. Elles atteignent 33 % au Chili, 23 % en Colombie, 20 % au Mexique, 15 % au Brésil et 12 % au Pérou. Dans plusieurs pays, elles sont désormais plus nombreuses que les protestants. Ce basculement marque un affaiblissement structurel de l’ancrage ecclésial.
Malgré le recul, le catholicisme demeure la religion la plus répandue en Amérique latine
Identité religieuse des adultes dans chaque pays, par année

Dans la majorité des cas, cette évolution est le fruit de sorties directes du catholicisme. Environ deux adultes sur dix déclarent avoir été élevés dans l’Église avant de s’en détacher à l’âge adulte. Ce départ ne correspond pas toujours à un rejet explicite de Dieu, mais à un éloignement de l’institution, de la discipline ecclésiale et de la vie sacramentelle. Le Brésil fait figure d’exception relative, une partie des anciens catholiques y rejoignant des communautés protestantes, mais la tendance dominante reste celle d’un décrochage institutionnel.
Les catholiques restent le groupe religieux le plus important en Amérique latine
% de l’ensemble des adultes, dans chaque pays, qui se déclarent…

Certains indicateurs pourraient donner l’illusion d’une situation rassurante. La croyance en Dieu demeure très élevée, entre 89 % et 98 % selon les pays. La prière quotidienne reste fréquente, et la participation aux offices demeure significative dans plusieurs États. Même parmi les personnes sans affiliation religieuse, la foi en Dieu reste majoritaire. Mais cette persistance du croire ne saurait masquer la gravité du phénomène observé.
Les personnes « sans religion » en Amérique latine présentent des niveaux de religiosité comparables à ceux des chrétiens en Europe selon plusieurs indicateur ( % d’adultes, dans chaque pays, qui…– croient en Dieu
– prient quotidiennement ou plus souvent – déclarent que la religion est très importante dans leur vie – Chrétiens
Personnes sans affiliation religieuse)

Car cette évolution n’est pas une bonne nouvelle. Elle traduit une dissociation préoccupante entre la foi et l’Église. Or l’Église n’est pas un simple cadre optionnel que l’on pourrait contourner sans conséquence. Elle est l’Épouse du Christ, et elle est incontournable non par soumission à un pouvoir supérieur, mais par communion avec Celui qui l’a instituée. Se détourner durablement de l’Église tout en affirmant aimer Dieu revient à rompre un lien constitutif de la foi chrétienne.
Environ un tiers ou plus des adultes d’Amérique latine portent ou conservent des objets ou des symboles religieux
% d’adultes, dans chaque pays, qui déclarent qu’ils…

La foi n’est pas une expérience strictement individuelle ni une spiritualité désincarnée. Elle est sacramentelle. Sans l’Église, il n’y a pas d’Eucharistie. Sans l’Église, il n’y a pas de pardon sacramentel, pas de mariage sacramentel, pas d’onction des malades, pas de transmission fidèle de la foi. Une foi privée de ces réalités perd sa substance et sa fécondité. Elle peut survivre un temps, mais elle s’expose à l’appauvrissement, à la confusion et au syncrétisme.
Comment aimer Dieu et se détourner de l’Église ? Comment se réclamer du Christ tout en s’éloignant de son Corps visible ? Cette contradiction, largement répandue aujourd’hui en Amérique latine, ne peut être considérée comme un simple ajustement culturel. Elle révèle une crise profonde de la médiation ecclésiale, une fragilisation du lien entre la foi professée et la vie chrétienne concrète.L’Amérique latine demeure largement croyante, mais une foi qui se coupe de l’Église et de ses sacrements n’est pas appelée à porter du fruit durablement. Le véritable enjeu n’est donc pas de se satisfaire d’une religiosité diffuse, mais de mesurer lucidement les conséquences spirituelles d’un continent qui continue de parler de Dieu tout en s’éloignant de l’Église qui Le rend présent, vivant et agissant au cœur du monde.


