Au Palais apostolique, devant les membres de l’Académie pontificale pour la Vie, le pape Léon XIV a livré un diagnostic sévère sur l’état du monde contemporain. Sous un thème apparemment technique, « Des soins de santé pour tous. Durabilité et équité » (Healthcare for All. Sustainability and Equity ), le Saint-Père a en réalité posé une question profondément morale et politique, celle de l’inégalité réelle devant la vie et la santé.Le passage central de son discours ne laisse place à aucune ambiguïté : « On affirme souvent que la vie et la santé sont des valeurs également fondamentales pour tous, mais cette affirmation devient hypocrite si, dans le même temps, on se désintéresse des causes structurelles et des choix opérationnels qui déterminent les inégalités. Malgré les déclarations et les proclamations, dans les faits toutes les vies ne sont pas également respectées et la santé n’est ni protégée ni promue de la même manière pour tous. » Le terme est fort, hypocrisie. Il vise moins des individus que des systèmes. Le pape ne dénonce pas seulement des injustices accidentelles, mais une contradiction structurelle entre les principes proclamés et les réalités vécues.
Léon XIV adopte une approche que l’on peut qualifier de sociologique, au sens noble du terme. Il évoque explicitement les déterminants sociaux de la santé, « le niveau de rémunération, le niveau d’instruction, le quartier de résidence », sans oublier les guerres qui frappent « les structures civiles, y compris les hôpitaux ».Ce regard rejoint la doctrine sociale de l’Église qui rappelle que les injustices ne sont pas seulement individuelles mais aussi structurelles. Depuis Rerum novarum jusqu’à Caritas in veritate, le magistère a toujours insisté sur le fait que les conditions économiques et politiques influencent concrètement la dignité humaine. La pandémie de Covid-19, mentionnée par le pape, a rendu visible cette interdépendance. « Il est apparu clairement combien la réciprocité et l’interdépendance sont à la base de notre santé et de la vie elle-même. » Cette affirmation dépasse le constat sanitaire. Elle renvoie à une anthropologie relationnelle : l’homme n’est pas un individu autosuffisant, mais un être en relation, vulnérable et dépendant.
Le Saint-Père a également rappelé que l’action publique ne peut se limiter à une logique de rendement immédiat. Il cite ses propres paroles prononcées en novembre 2025 : « non pas sur le profit immédiat, mais sur ce qui sera le meilleur pour tous, en sachant faire preuve de patience, de générosité et de solidarité, en créant des liens et en construisant des ponts, pour travailler en réseau, pour optimiser les ressources, afin que tous puissent se sentir protagonistes et bénéficiaires du travail commun». Cette insistance sur le long terme et sur la solidarité renvoie directement au principe du bien commun, pilier de la pensée sociale de l’Église. Le bien commun n’est pas la somme des intérêts particuliers, mais l’ensemble des conditions sociales qui permettent à chacun de s’épanouir selon sa dignité.
Léon XIV met en garde contre le risque de réduire ce principe à une abstraction. Le bien commun « risque de demeurer une notion abstraite et sans portée si nous ne reconnaissons pas qu’il s’enracine dans la pratique concrète des relations de proximité ». Autrement dit, il commence dans la vie réelle, dans la famille, dans les communautés locales, dans la responsabilité politique.
Au-delà de l’analyse sociale, le discours comporte une dimension explicitement théologique. Le pape rappelle que le soin n’est pas seulement une politique publique, mais une attitude spirituelle. Il parle d’« une condition existentielle de vulnérabilité qui unit tous les êtres humains ». Cette vulnérabilité universelle n’est pas une faiblesse à éliminer, mais une donnée constitutive de la condition humaine. Elle renvoie à la Création et, plus encore, à l’Incarnation.
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Le Christ lui-même a assumé la fragilité du corps humain, la souffrance et la mort. Dès lors, négliger la santé des plus pauvres ou accepter des inégalités massives revient à méconnaître le mystère même de l’homme.
La référence à Laudato si’ renforce cette perspective. « Nous tous, êtres de l’univers, nous sommes unis par des liens invisibles et nous formons une sorte de famille universelle. » La santé humaine ne peut être dissociée de l’environnement, ni de la justice sociale. La notion de One health, évoquée par le pape, trouve ici un enracinement théologique : la création forme un tout ordonné voulu par Dieu.
Enfin, Léon XIV élargit la réflexion au plan international. Il appelle à renforcer les relations multilatérales afin qu’elles puissent « retrouver la force nécessaire pour remplir ce rôle de rencontre et de médiation, indispensable pour prévenir les conflits ». Les guerres, souligne-t-il, constituent « l’attentat le plus absurde que la main de l’homme porte contre la vie et la santé publique ». Dans un monde où les budgets militaires explosent tandis que des systèmes de santé s’effondrent, la dénonciation est claire. Défendre la vie ne peut être un slogan sélectif. Il s’agit d’une exigence cohérente qui engage les politiques économiques, sociales et diplomatiques.En fustigeant « l’hypocrisie » face aux inégalités, le pape Léon XIV ne se contente pas d’un plaidoyer humanitaire. Il rappelle une vérité centrale de la doctrine chrétienne : toute vie humaine possède une dignité inaliénable, et le bien commun exige que les structures sociales, nationales et internationales, soient ordonnées à la protection concrète de cette dignité. Sans cela, les proclamations demeurent des mots, et la justice reste à venir.
Intégralité du texte de l’Audience aux participants à l’Assemblée plénière de l’Académie pontificale pour la Vie, 16 février 2026
« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
La paix soit avec vous.
Bonjour à tous et bienvenue !
Éminences,
Excellences,
Distingués Académiciens,
chers frères et sœurs,
Je suis heureux de vous rencontrer, pour la première fois, avec le nouveau Président, Mgr Renzo Pegoraro. Je vous remercie pour votre recherche scientifique au service de la vie humaine et pour le travail que vous accomplissez au sein de cette Académie pontificale.
J’apprécie beaucoup le thème que vous avez choisi pour votre rencontre de cette année : Healthcare for All. Sustainability and Equity. Il est d’une grande importance, tant par son actualité que par sa portée symbolique. En effet, dans un monde déchiré par les conflits, qui absorbent d’énormes ressources économiques, technologiques et organisationnelles pour produire des armes et d’autres dispositifs de guerre, il est particulièrement significatif de consacrer du temps, des forces et des compétences à la protection de la vie et de la santé. Cette dernière, comme l’affirmait le pape François, « n’est pas un bien de consommation, mais un droit universel, de sorte que l’accès aux services de santé ne peut être un privilège » (Discours aux Médecins avec l’Afrique – CUAMM, 7 mai 2016). Je vous remercie donc pour ce choix.
Un premier aspect que je souhaite souligner est le lien entre la santé de tous et la santé de chacun. La pandémie de la Covid-19 nous l’a montré de manière parfois brutale. Il est apparu clairement combien la réciprocité et l’interdépendance sont à la base de notre santé et de la vie elle-même. L’étude de cette interdépendance requiert le dialogue entre différents savoirs : la médecine, la politique, l’éthique, le management et d’autres encore, comme dans une mosaïque dont la réussite dépend à la fois du choix des tesselles et de leur combinaison. En effet, à propos des systèmes de santé et de la santé publique, il s’agit d’une part de comprendre les phénomènes et d’autre part d’identifier des actions politiques, sociales et technologiques qui concernent la famille, le travail, l’environnement et l’ensemble de la société. Notre responsabilité consiste donc, au-delà de la prise de mesures pour traiter les maladies et garantir l’équité dans l’accès aux soins, à reconnaître comment la santé est influencée et promue par un ensemble de facteurs, qui doivent être examinés et affrontés dans toute leur complexité.
En ce sens, je voudrais réaffirmer qu’il est nécessaire de se concentrer non pas « sur le profit immédiat, mais sur ce qui sera le meilleur pour tous, en sachant faire preuve de patience, de générosité et de solidarité, en créant des liens et en construisant des ponts, pour travailler en réseau, pour optimiser les ressources, afin que tous puissent se sentir protagonistes et bénéficiaires du travail commun » (Discours aux participants au Séminaire d’éthique dans la gestion des entreprises du secteur de la santé, 17 novembre 2025).
Nous rencontrons ici le thème de la prévention, qui implique également une perspective large : les situations dans lesquelles vivent les communautés, fruit de politiques sociales et environnementales, ont un impact sur la santé et sur la vie des personnes. Lorsque nous examinons l’espérance de vie, et l’espérance de vie en bonne santé, dans différents pays et au sein de différents groupes sociaux, nous découvrons d’énormes inégalités. Elles dépendent de variables telles que le niveau de rémunération, le niveau d’instruction, le quartier de résidence. Et malheureusement aujourd’hui nous ne pouvons pas passer sous silence les guerres, qui frappent les structures civiles, y compris les hôpitaux, et constituent l’attentat le plus absurde que la main de l’homme porte contre la vie et la santé publique. On affirme souvent que la vie et la santé sont des valeurs également fondamentales pour tous, mais cette affirmation devient hypocrite si, dans le même temps, on se désintéresse des causes structurelles et des choix opérationnels qui déterminent les inégalités. Malgré les déclarations et les proclamations, dans les faits toutes les vies ne sont pas également respectées et la santé n’est ni protégée ni promue de la même manière pour tous.
La notion de One health peut nous être d’une aide précieuse, comme base d’une approche globale, multidisciplinaire et intégrée des questions sanitaires. Elle met en lumière la dimension environnementale et l’interdépendance des multiples formes de vie ainsi que des facteurs écologiques qui permettent leur développement équilibré. Il est important de grandir dans la conscience que la vie humaine est incompréhensible et insoutenable sans les autres créatures. En effet, pour le dire avec l’encyclique Laudato si’, « nous tous, êtres de l’univers, nous sommes unis par des liens invisibles et nous formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, aimant et humble » (n. 89). Cette perspective est en grande harmonie avec la bioéthique globale à laquelle votre Académie s’est intéressée à plusieurs reprises et qu’il convient de continuer à développer.
Traduit en termes d’action publique, One health requiert l’intégration de la dimension sanitaire dans toutes les politiques, transports, logement, agriculture, emploi, éducation, etc., dans la conscience que la santé touche toutes les dimensions de la vie. Nous devons donc renforcer notre compréhension et notre pratique du bien commun, afin qu’il ne soit pas négligé sous la pression d’intérêts particuliers, individuels ou nationaux.
Le bien commun, qui constitue l’un des principes fondamentaux de la pensée sociale de l’Église, risque de demeurer une notion abstraite et sans portée si nous ne reconnaissons pas qu’il s’enracine dans la pratique concrète des relations de proximité entre les personnes et dans les liens vécus entre les citoyens. C’est sur ce terrain que peut croître une culture démocratique qui favorise la participation et qui soit capable d’unir efficacité, solidarité et justice. Il est nécessaire de retrouver le lien avec l’attitude fondamentale du soin comme soutien et proximité envers l’autre, non seulement parce qu’il se trouve dans une situation de besoin ou de maladie, mais parce qu’il partage une condition existentielle de vulnérabilité qui unit tous les êtres humains. C’est seulement ainsi que nous pourrons développer des systèmes de santé plus efficaces et plus durables, capables de répondre aux besoins de santé dans un monde aux ressources limitées et de restaurer la confiance dans la médecine et dans les professionnels de santé, malgré la désinformation et le scepticisme à l’égard de la science.
Compte tenu de la portée mondiale de la question, je réaffirme la nécessité de trouver des moyens efficaces pour renforcer les relations internationales et multilatérales, afin qu’elles puissent « retrouver la force nécessaire pour remplir ce rôle de rencontre et de médiation, indispensable pour prévenir les conflits, et pour que personne ne soit tenté d’imposer sa volonté à l’autre selon la logique de la force, qu’elle soit verbale, physique ou militaire » (Discours au Corps diplomatique, 9 janvier 2026). Cet horizon vaut également pour la coopération et la coordination menées par les organisations supranationales engagées dans la protection et la promotion de la santé.
Voici donc, chers amis, mon souhait final : que votre engagement rende un témoignage efficace à cette attitude de soin réciproque dans laquelle s’exprime le style de Dieu envers nous, car Il prend soin de tous ses enfants. De tout cœur, je bénis chacun de vous, vos proches et votre travail. Merci. »


