Tous trois montrent comment la rupture entre les mots et la réalité engendre une pensée mutilée, une conscience anesthésiée et, à terme, une négation de la dignité humaine, jusqu’à rendre acceptables des pratiques qui touchent au cœur même de la vie et de la mort.Le discours du pape Léon XIV au Corps diplomatique, le 9 janvier 2026, s’impose comme l’un des textes les plus lucides de ce début de pontificat. Dès les premiers mots de son intervention, consacrés au multilatéralisme et au dialogue entre les peuples, le Saint-Père pose une condition décisive : on ne peut dialoguer sans accord sur le sens des mots. Il avertit que « redécouvrir le sens des mots est peut-être l’un des premiers défis de notre époque », car lorsque les mots se détachent du réel, « la réalité elle-même devient sujette à opinion et, en fin de compte, incompréhensible ».
Cette crise du langage n’est pas abstraite. Elle a des conséquences politiques et anthropologiques concrètes. « Le langage, observe le pape, n’est plus le moyen privilégié de la nature humaine pour connaître et rencontrer, mais devient une arme pour tromper ou frapper. » C’est dans ce cadre qu’il dénonce l’émergence d’un « nouveau langage à la saveur orwellienne » qui, sous couvert d’inclusion, « finit par exclure ceux qui ne se conforment pas aux idéologies qui l’animent ». La référence à Orwell est pleinement assumée.
George Orwell, écrivain britannique né en 1903 en Inde, de son vrai nom Eric Arthur Blair ,qui se disait socialiste démocratique et écrivain agnostique ,avait compris avant beaucoup d’autres que la domination moderne commence par la falsification du langage. Marqué par l’impérialisme, la misère sociale et les totalitarismes du XXᵉ siècle, il résumait son combat par une exigence simple : dire le vrai. Dans 1984, il montre que la novlangue vise à empêcher toute pensée critique. « Le but de la novlangue n’est pas d’étendre la pensée, mais de la restreindre. » Dans Politics and the English Language, il écrit cette phrase devenue prophétique : « Le langage politique est conçu pour faire passer le mensonge pour véridique, l’assassinat pour respectable et donner à ce qui n’est que du vent une apparence de solidité. »
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C’est exactement ce mécanisme que dénonce le pape Léon XIV lorsqu’il affirme que « le droit à la liberté d’expression, à la liberté de conscience, à la liberté religieuse et même à la vie subissent des restrictions au nom d’autres droits dits nouveaux ». Cette phrase doit être lue comme une dénonciation implicite mais claire de pratiques telles que l’euthanasie, désormais rebaptisée « aide à mourir », où le glissement sémantique prépare l’acceptation sociale d’un acte de mort présenté comme un soin.
Le cardinal Robert Sarah rejoint également ce diagnostic avec une gravité particulière. Dans ses livres et lors de sa dernière interview d’octobre 2025, il avertissait que « la persécution idéologique que vous subissez en Occident est plus grave que la persécution physique ailleurs », car « on anesthésie vos valeurs chrétiennes ». Cette anesthésie passe précisément par le langage, par la répétition de concepts faussement humanistes qui finissent par rendre inaudible toute objection morale.
La gestation pour autrui constitue l’un des exemples les plus emblématiques de cette dérive
Le pape Léon XIV la condamne explicitement, affirmant qu’elle « transforme la gestation en un service négociable » et qu’elle « viole la dignité tant de l’enfant, réduit à un produit, que de la mère, en instrumentalisant son corps ». Cette condamnation rejoint l’enseignement constant de l’Église, pour laquelle l’enfant est un don et non un dû, et la procréation ne peut être soumise à une logique contractuelle ou marchande.Or c’est précisément au moment où un rapport des Nations Unies assimile la GPA à une forme moderne d’exploitation et de vente d’enfants que l’ancien Premier ministre français Gabriel Attal a publiquement exprimé sa volonté d’ouvrir la voie à sa légalisation en France. L’argumentaire avancé est révélateur. Il repose sur la liberté individuelle, le consentement, l’égalité des couples et un prétendu réalisme juridique. Le vocabulaire est soigneusement choisi : il n’est jamais question de marchandisation, mais de « projet parental », jamais de contrat, mais de « solidarité ».
Ce raisonnement illustre parfaitement ce que dénonçaient Orwell et ce que met en garde le pape Léon XIV. Le consentement invoqué masque une dissymétrie sociale et économique profonde. L’égalité revendiquée transforme le désir d’enfant en droit à l’enfant, faisant basculer celui-ci du statut de sujet à celui d’objet. Quant à l’argument du réalisme, il revient à légaliser une injustice au motif qu’elle existe déjà, renonçant ainsi à toute fonction protectrice du droit.
La GPA apparaît ainsi comme l’expression même du danger dénoncé par le pape Léon XIV, le cardinal Sarah et George Orwell. Elle révèle une civilisation qui, en manipulant les mots, finit par mutiler la pensée, anesthésier les consciences et rendre négociable la dignité humaine. Lorsque le langage est perverti, ce n’est jamais neutre : c’est toujours l’homme, et d’abord le plus vulnérable, qui en paie le prix.Il s’agit dès lors d’une lecture lucide de notre époque et d’une analyse géopolitique profondément sombre, marquée par la fragmentation du réel et la domination idéologique, mais éclairée par une espérance qui ne relève ni de l’utopie ni de l’idéologie, celle de la Vérité du Christ Sauveur, seule capable de réconcilier les mots avec le réel et l’homme avec sa dignité.


