Depuis 2000 ans

Les chrétiens libanais disent non au “prêtre DJ” : Beyrouth trace une ligne rouge que l’Europe n’ose plus défendre

Le père Guilherme Peixoto - capture écran
Le père Guilherme Peixoto - capture écran
L'opposition des chrétiens libanais révèle la confusion des genres, devenue méthode pastorale, et de la dilution du sacerdoce dans les codes du divertissement

L’affaire de Beyrouth agit comme un révélateur. L’annonce de la venue de Guilherme Peixoto, prêtre catholique portugais devenu figure médiatique de la musique électronique, avec une messe programmée à l’Université Saint-Esprit de Kaslik samedi 10 janvier 2025,suivie d’un concert dans une boîte de nuit du front de mer beyrouthin, a provoqué une réaction immédiate d’une partie du clergé et de fidèles libanais. Une ordonnance a été déposée pour demander l’interdiction du concert, invoquant « la violation des mœurs et des enseignements de l’Église » ainsi que la « distorsion de l’image de la religion chrétienne et de ses rites ».

Loin d’un simple choc culturel ou d’un conservatisme local, cette opposition met en lumière un malaise plus large, déjà perceptible ailleurs, face à une figure désormais promue comme symbole d’une Église “moderne” : celle du prêtre transformé en DJ, célébré pour sa capacité à faire danser les foules, à cumuler des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux et à occuper les scènes des clubs et des festivals.Car c’est bien là que réside le problème. Non dans l’usage de la musique en soi, ni dans la volonté de rejoindre les jeunes générations, mais dans l’inversion des priorités et des signes.

Lorsqu’un prêtre revendique une identité publique construite autour de la performance scénique, lorsqu’il se produit en soutane dans des boîtes de nuit, lorsqu’il mixe des morceaux techno avec des extraits de discours pontificaux, il ne se contente pas d’“aller vers les périphéries”. Il brouille délibérément les frontières entre le sacré et le profane, entre le ministère ordonné et l’industrie du spectacle.

La polémique libanaise met ainsi le doigt sur une question théologique élémentaire, que beaucoup semblent aujourd’hui vouloir évacuer, le sacerdoce n’est pas un outil de communication, ni un costume interchangeable selon les contextes. Le prêtre n’est pas ordonné pour être “cool”, audible ou viral, mais pour offrir les sacrements, annoncer la Parole et conduire les âmes. Transformer le col romain en accessoire de scène revient à vider ce signe de sa signification première, celle d’une consécration totale au Christ et à son Église.

Lire aussi

De leur coté, les organisateurs et les soutiens de Padre Guilherme invoquent la mission, l’évangélisation par la musique, la nécessité de parler un langage compréhensible par les jeunes. L’argument est séduisant, mais trompeur. L’Église n’a jamais refusé le dialogue avec la culture, mais elle a toujours refusé la confusion. La liturgie n’est pas un événement festif parmi d’autres, la parole pontificale n’est pas un échantillon sonore, et la messe ne saurait devenir l’antichambre d’une soirée en club, fût-elle estampillée « foi et vibrations ».Le cas de Beyrouth est d’autant plus éclairant qu’il survient dans un pays où la symbolique religieuse demeure vive, et où la confusion des signes n’est pas perçue comme une innovation sympathique, mais comme une profanation. Les signataires de la pétition ne s’attaquent pas à la personne du prêtre, ils contestent un dispositif, celui qui consiste à associer explicitement la soutane, la croix et l’image du prêtre à l’univers nocturne, marchand et hédoniste de la boîte de nuit. Leur position est cohérente, lorsqu’ils affirment que la même prestation, dépouillée de ses symboles religieux, relèverait d’un autre registre.

Il est significatif que la défense du prêtre DJ s’appuie presque exclusivement sur des critères extérieurs au discernement ecclésial, nombre de billets vendus, popularité sur Instagram, enthousiasme des foules, approbation médiatique. Or l’Église n’a jamais jugé la fécondité de sa mission à l’aune du succès ou de l’émotion collective.

L’histoire montre même que les périodes où elle a cherché l’applaudissement du monde sont souvent celles où elle a le plus perdu en clarté doctrinale et en force spirituelle.La polémique libanaise donne ainsi raison à ceux qui alertent depuis plusieurs années sur une dérive plus large, la tentation de remplacer l’annonce exigeante de l’Évangile par une esthétique de l’adhésion immédiate, où l’émotion tient lieu de conversion et où le spectacle se substitue au sacrement. Que des jeunes dansent sur de la musique électronique n’est pas un signe ecclésial. Que des jeunes découvrent le silence, la prière et l’adoration, en est un.L’affaire de Beyrouth n’est pas un épisode marginal. Elle pose une question que l’Église ne pourra pas indéfiniment éviter, jusqu’où peut-on aller dans l’adaptation au monde sans perdre ce qui fait la singularité du sacerdoce ? À cette question, les opposants libanais n’apportent pas une réponse archaïque, mais une mise en garde salutaire, rappeler que tout n’est pas compatible, que tout ne se mélange pas, et que le prêtre n’est jamais plus fidèle à sa mission que lorsqu’il accepte de ne pas être une star.

Recevez chaque jour notre newsletter !