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« L’Évangile ne se heurte pas seulement à l’indifférence, mais à un horizon culturel différent » : le pape Léon XIV dénonce la disparition de « références communes »

Le Pape Léon XIV  - DR
Le Pape Léon XIV - DR
Le pape précise que "l’Église n’a pas besoin d’hommes définis par la multiplication des tâches ou par la pression des résultats mais d’hommes configurés au Christ" ( texte intégral traduit en français)

Dans la lettre adressée au presbyterium de l’Archidiocèse de Madrid à l’occasion de l’Assemblée « Convivium », le 28 janvier 2026, Léon XIV propose une analyse de la situation culturelle actuelle et de ses implications pour le sacerdoce. Le texte articule un diagnostic sur la transformation du contexte occidental et un appel à un enracinement plus profond de l’identité sacerdotale.Au centre de la lettre se trouve cette affirmation : « L’Évangile ne se heurte pas seulement à l’indifférence, mais à un horizon culturel différent, où les mots ne signifient plus la même chose et où la première annonce ne peut plus être tenue pour acquise. »

Le pape décrit « des processus avancés de sécularisation », « une polarisation croissante dans le discours public » et « la tendance à réduire la complexité de la personne humaine en l’interprétant à partir d’idéologies ou de catégories partielles et insuffisantes ». Il évoque également « la disparition progressive de références communes ».Cette analyse dépasse le simple constat d’un recul de la pratique religieuse. Elle met en lumière une transformation du cadre anthropologique et symbolique dans lequel la foi est reçue. Lorsque le pape écrit que « nombre des présupposés conceptuels qui, durant des siècles, ont facilité la transmission du message chrétien ne sont plus évidents », il souligne que l’évangélisation se situe désormais dans un contexte où les catégories fondamentales ne sont plus partagées.Sur le plan théologique, cette situation pose la question de la transmission de la foi dans un monde où la loi naturelle, le sens du bien commun ou la notion même de vérité sont discutés ou redéfinis. Le pape ne développe pas ici un traité doctrinal, mais il indique que l’annonce chrétienne ne peut plus supposer un socle commun implicite.

Le texte souligne également les tensions internes de la culture contemporaine : « L’absolutisation du bien-être n’a pas apporté le bonheur espéré ; une liberté détachée de la vérité n’a pas engendré la plénitude promise ; et le progrès matériel, à lui seul, n’a pas comblé le désir profond du cœur humain. » Ces lignes renvoient à une anthropologie classique selon laquelle l’homme est ordonné à une fin qui le dépasse. La dissociation entre liberté et vérité, fréquemment abordée par le magistère contemporain, est ici rappelée comme un point central. La liberté conçue comme pure autodétermination ne peut, selon cette perspective, conduire à la plénitude si elle n’est pas orientée vers le vrai et le bien.Le pape constate que « les propositions dominantes (…) ont souvent laissé un sentiment accru de lassitude et de vide ». Cette observation s’accompagne d’un élément d’espérance : « dans le cœur de nombreuses personnes, surtout des jeunes, s’ouvre aujourd’hui une inquiétude nouvelle ». Cette « inquiétude » peut être interprétée, dans une perspective théologique, comme le signe d’un désir qui ne trouve pas son accomplissement dans les seules promesses matérielles.

Face à ce contexte, le pape affirme qu’il ne s’agit pas « d’inventer de nouveaux modèles ni de redéfinir l’identité que nous avons reçue », mais de « proposer à nouveau, avec une intensité renouvelée, le sacerdoce dans son noyau le plus authentique, être alter Christus ».

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La référence à l’alter Christus renvoie à la théologie sacramentelle du sacerdoce ministériel. Le prêtre est configuré au Christ Tête et Pasteur, et son ministère découle de cette configuration ontologique. Le pape précise que l’Église n’a pas besoin d’hommes « définis par la multiplication des tâches ou par la pression des résultats », mais d’hommes « configurés au Christ », soutenant leur ministère à partir « d’une relation vivante avec Lui, nourrie par l’Eucharistie ».Cette insistance sur la centralité de l’Eucharistie et sur la vie intérieure situe clairement la réponse à la crise culturelle dans l’ordre spirituel plutôt que dans l’ordre stratégique. Le ministère sacerdotal ne trouve pas sa légitimité dans l’efficacité mesurable, mais dans la fidélité au mystère qu’il célèbre.

En développant l’image de la cathédrale, le pape rappelle que la vie sacerdotale repose sur « le témoignage apostolique reçu et transmis dans la Tradition vivante de l’Église, et gardé par le Magistère ». Il met en garde contre le risque de « bâtir sur le sable d’interprétations partielles ou d’accents circonstanciels ».Dans un contexte marqué par la fragmentation des discours, cette référence au fondement apostolique souligne la continuité de la foi. Le prêtre n’est pas l’auteur de son message ; il en est le dépositaire et le serviteur. La fidélité à la Tradition apparaît comme une condition de stabilité doctrinale et pastorale.

La lettre s’achève par ces mots : « Soyez saints. » Citant saint Jean d’Ávila, le pape écrit : « Soyez entièrement à Lui. »Cet appel résume l’orientation du texte. Dans un contexte culturel qualifié d’« horizon différent », la réponse proposée n’est pas une adaptation de l’identité sacerdotale, mais un approfondissement de celle-ci. La sainteté personnelle, comprise comme union au Christ, est présentée comme la condition première d’un ministère fécond.Ainsi, la phrase centrale de la lettre, « L’Évangile ne se heurte pas seulement à l’indifférence, mais à un horizon culturel différent », ne conduit pas à une stratégie défensive. Elle introduit un appel à une fidélité plus consciente, enracinée dans l’Eucharistie, la Tradition et la configuration au Christ.

Texte intégral de la lettre du Saint-Père

( Traduction tribuen chrétienne)

« Chers fils,

Je suis heureux de pouvoir vous adresser cette lettre à l’occasion de votre Assemblée presbytérale, et de le faire animé d’un sincère désir de fraternité et d’unité. Je remercie votre Archevêque et, de tout cœur, chacun de vous pour la disponibilité à vous réunir comme presbyterium, non seulement pour traiter des questions communes, mais pour vous soutenir mutuellement dans la mission que vous partagez.

J’apprécie l’engagement avec lequel vous vivez et exercez votre sacerdoce dans des paroisses, des services et des réalités très diverses ; je sais que bien souvent ce ministère s’accomplit au milieu de la fatigue, de situations complexes et d’un don silencieux dont Dieu seul est témoin. C’est précisément pour cela que je souhaite que ces paroles vous parviennent comme un geste de proximité et d’encouragement, et que cette rencontre favorise un climat d’écoute sincère, de communion véritable et d’ouverture confiante à l’action de l’Esprit Saint, qui ne cesse d’agir dans votre vie et dans votre mission.

Le temps que vit l’Église nous invite à nous arrêter ensemble pour une réflexion sereine et honnête. Non pas pour nous enfermer dans des diagnostics immédiats ou dans la gestion des urgences, mais pour apprendre à lire en profondeur le moment que nous traversons, en reconnaissant, à la lumière de la foi, les défis et aussi les possibilités que le Seigneur ouvre devant nous. Sur ce chemin, il devient toujours plus nécessaire d’éduquer notre regard et de nous exercer au discernement, afin de percevoir plus clairement ce que Dieu accomplit déjà, souvent de manière silencieuse et discrète, au milieu de nous et de nos communautés.

Cette lecture du présent ne peut faire abstraction du cadre culturel et social dans lequel la foi est aujourd’hui vécue et exprimée. Dans de nombreux milieux, nous constatons des processus avancés de sécularisation, une polarisation croissante dans le discours public et la tendance à réduire la complexité de la personne humaine en l’interprétant à partir d’idéologies ou de catégories partielles et insuffisantes. Dans ce contexte, la foi risque d’être instrumentalisée, banalisée ou reléguée au domaine de l’insignifiant, tandis que se consolident des formes de coexistence qui se passent de toute référence transcendante.

À cela s’ajoute un changement culturel profond qu’il ne faut pas ignorer : la disparition progressive de références communes. Pendant longtemps, la semence chrétienne a trouvé une terre en grande partie préparée, car le langage moral, les grandes questions sur le sens de la vie et certaines notions fondamentales étaient, au moins en partie, partagés. Aujourd’hui, ce substrat commun s’est considérablement affaibli. Nombre des présupposés conceptuels qui, durant des siècles, ont facilité la transmission du message chrétien ne sont plus évidents et, dans bien des cas, ne sont même plus compréhensibles. L’Évangile ne se heurte pas seulement à l’indifférence, mais à un horizon culturel différent, où les mots ne signifient plus la même chose et où la première annonce ne peut plus être tenue pour acquise.

Cependant, cette description n’épuise pas ce qui est réellement en train de se produire. Je suis convaincu, et je sais que beaucoup d’entre vous le perçoivent dans l’exercice quotidien de leur ministère, que dans le cœur de nombreuses personnes, surtout des jeunes, s’ouvre aujourd’hui une inquiétude nouvelle. L’absolutisation du bien-être n’a pas apporté le bonheur espéré ; une liberté détachée de la vérité n’a pas engendré la plénitude promise ; et le progrès matériel, à lui seul, n’a pas comblé le désir profond du cœur humain.

En effet, les propositions dominantes, ainsi que certaines lectures herméneutiques et philosophiques par lesquelles on a voulu interpréter le destin de l’homme, loin d’offrir une réponse suffisante, ont souvent laissé un sentiment accru de lassitude et de vide. C’est précisément pour cela que nous constatons que beaucoup commencent à s’ouvrir à une recherche plus honnête et plus authentique, une recherche qui, accompagnée avec patience et respect, les conduit de nouveau à la rencontre du Christ. Cela nous rappelle que, pour le prêtre, ce n’est pas le moment du repli ni de la résignation, mais celui d’une présence fidèle et d’une disponibilité généreuse. Tout cela naît de la reconnaissance que l’initiative appartient toujours au Seigneur, qui agit déjà et nous précède par sa grâce.

Se dessine ainsi le type de prêtres dont Madrid, et l’Église tout entière, ont besoin en ce temps. Certainement pas des hommes définis par la multiplication des tâches ou par la pression des résultats, mais des hommes configurés au Christ, capables de soutenir leur ministère à partir d’une relation vivante avec Lui, nourrie par l’Eucharistie et exprimée dans une charité pastorale marquée par le don sincère de soi. Il ne s’agit pas d’inventer de nouveaux modèles ni de redéfinir l’identité que nous avons reçue, mais de proposer à nouveau, avec une intensité renouvelée, le sacerdoce dans son noyau le plus authentique, être alter Christus, en laissant le Christ configurer notre vie, unifier notre cœur et donner forme à un ministère vécu dans l’intimité avec Dieu, la fidélité à l’Église et le service concret des personnes qui nous sont confiées.

Chers fils, permettez-moi aujourd’hui de vous parler du sacerdoce en me servant d’une image que vous connaissez bien : votre Cathédrale. Non pour décrire un édifice, mais pour apprendre d’elle. Car les cathédrales, comme tout lieu sacré, existent, à l’image du sacerdoce, pour conduire à la rencontre avec Dieu et à la réconciliation avec nos frères, et leurs éléments renferment une leçon pour notre vie et notre ministère.

En contemplant sa façade, nous apprenons déjà quelque chose d’essentiel. C’est la première chose que l’on voit, et pourtant elle ne dit pas tout : elle indique, suggère, invite. De même, le prêtre ne vit pas pour s’exhiber, mais il ne vit pas non plus pour se cacher. Sa vie est appelée à être visible, cohérente et reconnaissable, même si elle n’est pas toujours comprise. La façade n’existe pas pour elle-même : elle conduit vers l’intérieur. De la même manière, le prêtre n’est jamais une fin en soi. Toute sa vie est appelée à renvoyer à Dieu et à accompagner le passage vers le Mystère, sans en usurper la place.

En arrivant au seuil, nous comprenons que tout ne doit pas entrer à l’intérieur, car il s’agit d’un espace sacré. Le seuil marque un passage, une séparation nécessaire. Avant d’entrer, quelque chose demeure dehors. Le sacerdoce se vit aussi ainsi : être dans le monde, mais sans être du monde (cf. Jn 17, 14). C’est à ce croisement que se situent le célibat, la pauvreté et l’obéissance ; non comme négation de la vie, mais comme la forme concrète qui permet au prêtre d’appartenir entièrement à Dieu tout en marchant parmi les hommes.

La cathédrale est aussi une maison commune, où tous ont leur place. Ainsi est appelée à être l’Église, spécialement pour ses prêtres : une maison qui accueille, qui protège et qui n’abandonne pas. Et ainsi doit se vivre la fraternité presbytérale, comme l’expérience concrète de se savoir chez soi, responsables les uns des autres, attentifs à la vie du frère et disposés à nous soutenir mutuellement. Mes fils, personne ne devrait se sentir exposé ou seul dans l’exercice du ministère : résistez ensemble à l’individualisme qui appauvrit le cœur et affaiblit la mission.

En parcourant le temple, nous remarquons que tout repose sur les colonnes qui soutiennent l’ensemble. L’Église y a vu l’image des Apôtres (cf. Ep 2, 20). De même, la vie sacerdotale ne se soutient pas par elle-même, mais par le témoignage apostolique reçu et transmis dans la Tradition vivante de l’Église, et gardé par le Magistère (cf. 1 Co 11, 2 ; 2 Tm 1, 13-14). Lorsque le prêtre demeure ancré dans ce fondement, il évite de bâtir sur le sable d’interprétations partielles ou d’accents circonstanciels, et il s’appuie sur le roc ferme qui le précède et le dépasse (cf. Mt 7, 24-27).

Avant d’arriver au presbyterium, la cathédrale nous montre des lieux discrets mais fondamentaux : dans la cuve baptismale naît le Peuple de Dieu ; dans le confessionnal il est continuellement régénéré. Dans les sacrements, la grâce se révèle comme la force la plus réelle et la plus efficace du ministère sacerdotal. C’est pourquoi, chers fils, célébrez les sacrements avec dignité et foi, conscients que ce qui s’y accomplit est la véritable force qui édifie l’Église et qu’ils constituent la fin ultime à laquelle tout notre ministère est ordonné. Mais n’oubliez pas que vous n’êtes pas la source, mais le canal, et que vous avez vous aussi besoin de boire à cette eau. Ne cessez donc pas de vous confesser, de revenir toujours à la miséricorde que vous annoncez.

Autour de l’espace central s’ouvrent diverses chapelles. Chacune a son histoire, son vocable. Bien qu’elles diffèrent par l’art et la composition, toutes partagent une même orientation ; aucune ne se tourne vers elle-même, aucune ne rompt l’harmonie de l’ensemble. Il en va de même dans l’Église avec les différents charismes et spiritualités par lesquels le Seigneur enrichit et soutient votre vocation. Chacun reçoit une manière particulière d’exprimer la foi et de nourrir l’intériorité, mais tous demeurent orientés vers le même centre.

Regardons le centre de tout, mes fils : c’est ici que se révèle ce qui donne sens à ce que vous faites chaque jour et d’où jaillit votre ministère. Sur l’autel, par vos mains, s’actualise le sacrifice du Christ dans l’action la plus haute confiée à des mains humaines ; dans le tabernacle demeure Celui que vous avez offert, de nouveau confié à votre garde. Soyez des adorateurs, des hommes de prière profonde, et enseignez à votre peuple à faire de même.

Au terme de ce parcours, pour être les prêtres dont l’Église a besoin aujourd’hui, je vous laisse le même conseil que celui de votre saint compatriote, saint Jean d’Ávila : « Soyez entièrement à Lui » (Sermon 57). Soyez saints. Je vous confie à Sainte Marie de l’Almudena et, le cœur rempli de gratitude, je vous donne la Bénédiction apostolique, que j’étends à tous ceux qui sont confiés à votre sollicitude pastorale.

Vatican, 28 janvier 2026. Mémoire de saint Thomas d’Aquin, prêtre et docteur de l’Église.

LÉON PP. XIV »

Source Vatican

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