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« Mon cher Jeffrey » : Matthieu Ricard, moine bouddhiste accusé de liens avec le pédophile Jeffrey Epstein, une icone du Bouddhisme qui tombe

Matthieu Ricard- Jeffrey Epstein
Matthieu Ricard- Jeffrey Epstein
Alors que certains médias se précipitent avec une forme de délectation sur les fautes et les crimes commis au sein de l’Église, ils se montrent souvent beaucoup plus discrets lorsqu’il s’agit d’examiner avec la même rigueur les dérives, scandales et violences présents dans d’autres traditions religieuses, rarement passées au même crible critique

La révélation d’échanges amicaux entre Matthieu Ricard et Jeffrey Epstein en 2015 a provoqué un choc. À cette date, le financier américain avait déjà été condamné en 2008 pour des faits liés à l’exploitation sexuelle de mineures. Son nom était associé, depuis des années, à un scandale mondial. A ce jour , aucune poursuite judiciaire ne vise le moine bouddhiste français. Mais la question n’est pas seulement pénale. Elle est morale. Comment un homme présenté comme une référence spirituelle, invité régulier des grands médias, pouvait-il entretenir des relations cordiales avec un personnage au passé aussi lourd ?

 » Mon cher Jeffrey  » ( début de mail envoyé à Jeffrey Epstein par Matthieu Ricard)

Cette affaire agit comme un révélateur. Elle fissure l’image d’un bouddhisme médiatique présenté en France comme pur, pacifique, au-dessus de tout soupçon. En Occident, le bouddhisme est souvent présenté comme une simple méthode de méditation, un art de vivre, une « philosophie » sans dogme. On parle de pleine conscience, de sérénité, d’altruisme. On évite soigneusement la question de la vérité. A strictement parler, le bouddhisme ne professe pas un Dieu Créateur. Il ne propose pas de Salut au sens d’une Rédemption offerte par un Dieu qui aime et sauve. Il vise l’extinction du désir et la dissolution de l’ego dans le nirvana, c’est-à-dire la sortie du cycle des renaissances. Il s’agit d’un courant de pensée structuré, avec ses pratiques, ses maîtres et ses écoles. Mais il ne peut être mis sur le même plan qu’une religion révélée qui annonce un Salut offert par Grâce. Il propose une méthode, un chemin intérieur, pas une réconciliation avec Dieu : Confondre bien-être psychologique et Salut éternel est donc une forme d’illusion contemporaine.

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Rappelons qu’en 2022, Matthieu Ricard avait reconnu ne pas avoir réagi avec suffisamment de fermeté face à des accusations d’abus sexuels visant certains maîtres du bouddhisme tibétain qu’il connaissait personnellement. Ce silence a été perçu par beaucoup comme une protection du système plutôt qu’un soutien clair aux victimes. Par ailleurs, l’image d’un bouddhisme intrinsèquement pacifique est régulièrement contredite par les faits. En Birmanie, des mouvements nationalistes bouddhistes ont été accusés d’attiser la haine religieuse et de participer à des violences contre les minorités chrétiennes. Des églises ont été détruites, des communautés déplacées. Le bouddhisme, lorsqu’il s’unit au pouvoir politique ou au nationalisme, n’échappe pas aux dérives que l’on reproche si volontiers aux autres religions.

Rappelons que Matthieu Ricard est né en 1946 à Aix-les-Bains,ila fait ses études au lycée Janson-de-Sailly avant de s’orienter vers la recherche. Très jeune, il se passionne pour la spiritualité, et s’était d’abord destiné à rentrer dans l’Église, cherchant une voie de vie intérieure. Il découvre ensuite d’autres traditions, notamment à travers ses voyages, et part une première fois en Inde en 1967. Il y rencontre des maîtres du bouddhisme tibétain, dont Kangyour Rinpoché, ce qui marque un tournant décisif. Après un doctorat en génétique cellulaire à l’Institut Pasteur, sous la direction de François Jacob, il quitte la France en 1972. Il s’installe dans l’Himalaya, où il vit principalement depuis lors, entre retraite, étude et méditation. Il devient moine bouddhiste tibétain en 1979 et réside notamment au monastère de Shéchèn, au Népal. À partir de 1989, il devient l’interprète en français du dalaï-lama, rôle qui le rend très visible en Occident. Écrivain, traducteur et photographe, il publie de nombreux ouvrages de dialogue entre sagesse bouddhiste, éthique et science. En 2000, il fonde l’association humanitaire Karuna-Shechen et rejoint le Mind and Life Institute, au croisement entre méditation et neurosciences.

L’idée d’une tradition « naturellement tolérante » relève davantage du mythe occidental que de la réalité historique

En France, le bouddhisme bénéficie d’un traitement médiatique singulier. Rarement interrogé sur ses doctrines, peu questionné sur ses structures de pouvoir, il est présenté comme une alternative douce aux religions « dogmatiques ». Si un responsable chrétien avait entretenu des relations amicales avec un délinquant sexuel condamné, la réaction médiatique aurait été d’une tout autre intensité. Ce contraste alimente le sentiment d’un deux poids deux mesures.L’affaire actuelle ne condamne pas tous les bouddhistes. Elle ne nie pas que des hommes et des femmes puissent y chercher sincèrement un chemin intérieur. Mais elle rappelle une évidence, aucune tradition, aucune « sagesse » humaine n’est à l’abri des compromissions.

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